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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/428

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Les Tatars n’ont jamais conçu de plus belle politique. Mais je ne me dissimule pas que, sur ce point, ils paraîtraient quelquefois arriérés aux nations occidentales.

Vous doutiez-vous que les Contes de Voltaire fussent orientaux ? On ne saurait reprocher à l’auteur de Zadig d’avoir abusé de la couleur locale. Cependant je parierais que, traduits en turc, en arabe ou en persan, ils seraient aussi bien compris des imans du Danube ou du Bosphore que des lettrés de la Seine. Et, si j’osais, je dirais même que les âmes d’Orient ne s’y expriment pas plus mal que dans le clair-obscur où nous nous plaisons à les peindre ; car enfin, il se pourrait que ces âmes fussent tout bonnement des âmes philosophes, bourgeoises, paysannes, morales et immorales comme les nôtres. L’étrange folie d’imaginer qu’un turban change les cases du cerveau et de prêter un charme mystérieux à de grosses commères, parce qu’elles se rabattent le fichu sur le visage ! Et nous en sommes presque tous là ! L’iman de Meijidié me faisait l’effet d’un iman d’opérette, bien qu’il fût, des pieds à la tête, Tatar tatarisant : mais pourquoi cet homme ressemblait-il à un petit Méridional de la Camargue et parlait-il comme un pince-sans-rire ? Allah, Allah, par pitié pour les chercheurs de pittoresque, ne souffre plus que tes colons turcs aiment la terre exactement du même amour que les colons allemands et transylvains, et donne aux sociétés tatares des vices que nous n’ayons pas !

Le soleil se couchait sur la Dobrodja, quand nous traversâmes le pont du Danube. Ce pont qui enjambe les bras du fleuve et les marécages et qui mesure dix-huit cents mètres de longueur, est un des plus hardis et des plus délicats du monde. Dans l’immensité bleuâtre, les îles de roseaux, penchées par le vent, s’inclinaient comme des corbeilles et de grandes urnes ; et tous les marais, jusqu’au ras du ciel, se teignaient d’une couleur de safran. À l’arrière du train, je m’enivrai longuement de cet adieu splendide, et je fermai les yeux, lorsque nous rentrâmes dans la plaine de Bucarest, afin de rester sur cette impression de grandeur mélancolique et chaude, et de beauté.

Mon voyage en Roumanie était terminé. Je l’ai raconté étape par étape, trop heureux si je persuade à ceux qui auront bien voulu me suivre que ce pays, le mieux organisé peut-être des nouveaux États de l’Europe orientale, vaut qu’on l’étudie et