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beaux oreillers, dont les taies brodées à jour font des cascades de dentelles. Partout, des images du Christ et de la Vierge. Nous sommes dans un village catholique, et ces paysans viennent de se construire une église gothique, la plus charmante de la Dobrodja, — on peut dire à leurs frais, car ils n’ont reçu que mille francs du Roi et mille francs de l’archevêque. Les hommes, gros, forts, aux moustaches blondes, portent la casquette et le gilet montant. Les femmes, qui s’occupent de leur intérieur et du bétail, n’ont d’autres bijoux que leur alliance et une croix d’or.

Ces émigrans n’ont rien perdu de leurs traditions et de leurs coutumes au cours de leurs longues pérégrinations, si ce n’est l’usage de la bière que, depuis leur séjour parmi les Russes, ils ont remplacée par le vin et l’eau-de-vie. Les femmes n’ont quitté que d’hier, pour un large tablier, l’espèce de mouchoir qu’elles avaient hérité des aïeules de leurs grand’mères. Les Souabes du XVIIIe siècle reconnaîtraient, dans ce village leurs vieilles habitations, leurs anciens missels, leurs gilets boutonnés jusqu’au menton et leurs piles d’oreillers. Ils y retrouveraient surtout leurs idées et leurs ruses de paysans placides, patiens et têtus. Comme le village suédois abandonné par Charles XII au milieu des steppes russes, comme les villages hongrois semés en Moldavie, c’est un de ces villages où l’on craint peut-être les revenans, mais où les revenans n’auraient pas à craindre de revenir. Le trisaïeul, enterré sur la frontière de Pologne, qui, las de son sommeil et désireux de revoir sa ferme, descendrait en Dobrodja, pourrait dire à son arrière-petit-fils : « Ne te dérange pas, mon garçon. Je vais me reposer chez nous, et, si j’ai soif, je sais où est la cruche d’eau-de-vie. »

Les morts hantent-ils ce village ? Je l’ignore. En revanche, les vivans n’en sortent guère. De loin en loin, aux fêtes carillonnées, ils vont rendre visite à leurs frères des autres villages. Mais il est très rare qu’un jeune homme prenne femme hors de sa paroisse. On se marie de bonne heure, après trois semaines de fiançailles, et les enfans pullulent. Les villages protestans n’ont aucune relation avec les villages catholiques ; d’ailleurs, ils n’en diffèrent que par leurs querelles religieuses. On y passe l’hiver à se réunir en petites chapelles autour du temple. On essaie mutuellement de se convertir ; anabaptistes et unitariens se chamaillent en Dieu. C’est une façon de tuer les jours sombres, où les vents du nord ne cessent de balayer ces