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travaille que pour l’État roumain, dont ses ingénieurs sont les premiers fonctionnaires. Cela met en rage les Bulgares, qui se sont découvert, dit-on, des droits sur la Dobrodja. Stambouloff a eu beau leur répéter : « Bénissez le ciel que la Dobrodja vous sépare de la Russie ! » Ces entêtés se refusent à bénir le ciel, et, dans le district de Toultchea, leurs instituteurs ont enseigné aux enfans que le roi Charles leur a volé un territoire où leurs ancêtres, déguisés en Turcs, ont sué, pendant des siècles, à planter des roseaux … Toultchea, Soulina, villes d’apparence mortes, quand les navires anglais et les vapeurs du Lloyd autrichien n’y chassent pas leur fumée ou ne les remplissent pas dû cri de leurs sirènes ! Mais leur silence est trompeur : point de marécage où ne fermente l’individualisme des races, où la question d’Orient ne tressaille. À quelques milles de l’embouchure du Danube, se dresse une espèce de rocher nu, appelé l’Ile des Serpens. On y trouve un phare, un factionnaire roumain, l’emplacement d’un ancien temple que la légende consacrait au divin Achille, et, dans la belle saison, des couleuvres qui se chauffent parmi les pierres. Tenez pour certain que ces couleuvres ne tomberont jamais d’accord sur leur nationalité commune. Les unes se sentent encore grecques, et les autres déjà bulgares. Il y en a qui sifflent du côté de la Russie ; il y en a qui rêvent, comme d’une patrie, des jardins de Stamboul. Quand elles entendent le pas du factionnaire, elles rentrent dans leur trou ; et ce sont, au demeurant, de bonnes couleuvres, très inoffensives, mais elles ont leurs idées sur la question d’Orient …

iv. — la dobrodja

Si nous nous embarquions et si nous descendions les côtes de la Mer-Noire nous arriverions, en l’espace d’une nuit, au port de Constantza. Toute la terre comprise de Soulina à Mangalia, entre la mer et le Danube, se nomme la Dobrodja. Non seulement Constantza est le seul port de la Mer-Noire qui puisse rivaliser avec Odessa, mais le Congrès de Berlin donnait aux Roumains, comme prolongement à la plaine de Bucarest, un sol presque vierge, d’une incontestable richesse, où leur fierté de Latins retrouvait après des siècles les traces de leurs aïeux, et qu’une sage politique devait ouvrir à la colonisation. Je ne connais guère de peuple en Europe qui ait été plus favorisé. Ils