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tu peux monter : j’ai un large panier et des cordes solides. Mets-toi dans le panier, et je te hisserai jusqu’à moi. » Le don Juan s’y installe ; et la coquine, aidée sans doute d’un ami invisible, commence à le soulever de terre. L’ascension était lente et dure ; mais chaque saccade le rapprochait du ciel. Il touchait à la hauteur d’un premier étage, quand la fille se penchant vers lui s’écria : « J’entends du bruit : ne bouge pas ! » Et de fermer la fenêtre, et d’éteindre la lumière. Ni la lumière ne reparut, ni la fenêtre ne se rouvrit ; et lorsque, à l’aurore, les ouvriers turcs se rendirent à leur travail, ils aperçurent, balancé dans un panier, le bossu de Toultchea qui rageait, grinçait, écumait et pourtant n’osait faire aucun mouvement, car il mourait de peur que la corde ne cassât.

Ce bossu, ces musiques endiablées, le sombre Danube sommeillant dans ses roseaux, cet hôtelier qui nous attendait toujours en chemise et qui, le bougeoir à la main, nous examina des pieds à la tête afin de s’assurer qu’aucune jeune Bulgare ne se cachait sous nos vêtemens ; puis, au petit jour, les maisons blêmes, les rues à fondrières, le morne embarcadère, les flots gris et, derrière nous, dans un amphithéâtre brumeux, des minarets et des moulins à vent qui sortaient du brouillard : toute mon escale à Toultchea me produit l’effet d’un bizarre intermède au milieu d’une traversée sauvage.

Après cette ville, le Danube, d’où s’est déjà détaché le bras russe de Chilia, se divise encore en deux bras : à droite, celui de Saint-Georges, le seul dont les rives soient escarpées ; et, devant nous, celui de Soulina, la route des vaisseaux. Il y tombe sous la tutelle de la Commission Européenne. On le sent prodigieusement las et qui use ses derniers flots à retarder sa chute dans la mer. Il fait des coudes et des crochets à travers cette plaine où rien ne le contrarie ; mais il ne se porte plus, il s’abandonne, il s’étale et, à chaque tournant, s’enlise davantage. Les ingénieurs sont alors intervenus ; leur œuvre grandiose a rectifié le cours et corrigé l’imbécillité du vieux fleuve. Ils lui ont creusé un boulevard rectiligne d’environ cinquante kilomètres où sa masse leur obéit. Ce n’est plus un fleuve ; c’est un énorme canal qui, d’un trait, s’enfonce dans le ciel. Quand il retrouve son ancien lit, des barrages établis le long de ses rives et des fascines, plongées sous leurs eaux stagnantes, le forcent d’y décharger son sable et son limon et de se rétrécir lui-même selon les lois qui