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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/398

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extrême, du même petit mouvement d’épaule que le danseur qui se pavane ou que le ménétrier qui marque la mesure, ils vident leurs cent kilos de blé dans la cale béante, et redescendent pour remonter. Mais l’ordre où ils se succèdent sans trêve et sans hésitation est encore plus admirable. Il ne s’agit pas de verser indistinctement les deux ou trois chargemens de l’exportateur : il faut les mêler en les versant, et que, par exemple, un sac d’une qualité moyenne ruisselle après deux sacs d’une qualité supérieure. Le commissionnaire est là qui surveille la confection de sa chemise et le jeu rapide de ces navettes humaines. Si je devais présider à des combinaisons aussi harmonieuses, je voudrais que, dans ce pays de tsiganes, elles s’accomplissent en musique. Je planterais sur le tillac du navire des musiciens dont le vif archet rythmerait le passage des blés à épi blanc aux blés à épi rouge et des blés bigarrés aux vieux blés roumains. Ainsi les moissons s’embarqueraient pour l’Angleterre, la Belgique ou l’Allemagne aux sons qui réjouirent ceux qui les semèrent et les récoltèrent.

Le travail, qui s’est arrêté de midi à une heure, reprend et continue jusqu’au crépuscule. La nuit vient, et, dans l’ombre, des milliers et des milliers de sacs de blé roulent à travers les plaines immenses et convergent tous au port de Braïla. Et il en arrive aussi sur les flots du Danube. De la Bulgarie, de l’Olténie, des domaines les plus proches du fleuve, les sleps ou gabares, remorqués par des vapeurs, amènent les céréales. La plupart appartenaient à des Grecs. L’un d’eux portait les noms d’Athena et d’Ithaque. On est tenté de saluer jusqu’à terre des mariniers qui ont à leur poupe ces lettres magiques.

Vous avez remarqué combien d’intermédiaires se passaient le sac de blé depuis la gare jusqu’au bateau : commissionnaire, exportateur, magasinier, charretier, hamal. La matinée et l’après-midi de Braïla lui coûtent cher, et, s’il est surpris par la nuit, ses frais de séjour augmentent sensiblement. Le gouvernement a bâti des docks et installé des silos où, les machines remplaçant la main-d’œuvre, le producteur, qui leur confie sa marchandise, économise environ quarante francs sur chaque wagon. Et pourtant ces docks ont du mal à trouver une clientèle. Tout progrès qui soulage le labeur humain porte atteinte aux intérêts d’un certain nombre de particuliers et de corporations. Il importe peu au commissionnaire et au magasinier de Braïla que je paie