Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/395

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


l’Orient, qu’une vieille mosquée au cœur même de la cité. Son toit de tuiles déborde ses murs bas et jaunes. Elle a l’air d’une grosse tortue qui se chauffe dans un jardin de plantes naines. Jadis les Russes l’ont baptisée orthodoxe ; mais ce baptême n’en a point exorcisé le mauvais esprit. Successivement quatre maires de Braïla, qui voulaient la démolir, moururent ; et le cinquième ne se risque pas à y porter la main. La ville la garde donc comme une ancienne amulette dont elle a vaguement peur.

Dès avant six heures, les cafés sont ouverts, et sous les hauts plafonds peints en mosaïque de l’Hôtel de France se pressent des gens affairés, Juifs, Grecs, Italiens, Arméniens, tous acheteurs et vendeurs de céréales, attendant, par dépêche, les cours du marché. Pour l’étranger, qui s’attend à descendre dans un hôtel mal réveillé, rien de plus curieux que le spectacle de ces hommes, frais, dispos, et même élégans, le portefeuille sous le bras et la canne à la main. Ils n’ont point ces façons d’énergumènes de nos épouvantables boursiers : ils ne font aucun bruit ; ils sortent, rentrent, se communiquent des télégrammes, conversent à voix basse, inscrivent des chiffres sur leurs calepins et disparaissent. La plupart ont amené leurs fils, des adolescens qui s’instruisent à l’ombre de leur agenda et dont ils éduquent le flair. À dix-huit ans, ces blancs-becs en remontreraient parfois à de vieux courtiers et toujours aux brillans élèves des Écoles commerciales. Il est rare que vous aperceviez des Roumains dans cette foule matinale. Je n’en rencontrai que deux : l’un, médecin et malade, que l’insomnie plutôt que le souci des affaires avait poussé hors de son lit ; l’autre, un propriétaire venu lui-même pour vendre son blé et qui semblait aussi dépaysé que moi.

Cependant, vers huit heures, le café s’est vidé ; les destinataires, avisés de l’arrivée des marchandises, courent au chemin de fer, retirent leurs lettres de voiture, descellent leurs wagons, sondent les sacs, et, munis d’échantillons nécessaires, s’empressent vers la Strada Misicii, la rue des Courtiers, une petite rue parallèle au port. On a souvent comparé les villes à des fourmilières : nulle part la comparaison ne me paraît plus juste qu’à Braïla, tant l’activité y est ordonnée et presque silencieuse. Plus de quinze cents wagons attendent aux gares et sont, en quelques heures, répartis et dirigés sur les cinq voies où s’étendent les magasins des grands commissionnaires. Chacun sait ce qu’il veut, fait ce qu’il doit, et, comme personne ne cherche