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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/193

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non pas de son « renvoi, » car il ne fut pas chassé, comme on l’a dit, mais d’une lettre très ferme, où George Sand mettait à ses visites à Nohant certaines conditions. C’est encore Chopin qui nous fournit ce détail [1]. Il nous apprend aussi (lettre suivante, 10 février 1848) que sa « rentrée » à Nohant ne tenait qu’à lui, et à l’observation d’une clause expresse. Il avoue enfin que sa présence n’est « pas un élément de paix à Nohant. » « Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus sans aucune bataille, sans aucune scène [2]. Et je ne pouvais aller chez elle ayant pour condition de garder le silence sur sa fille. »

Ainsi, Chopin se croyait le droit d’intervenir dans les questions intimes de la famille Sand, et aimait mieux renoncer à Nohant que de s’interdire l’exercice de ce droit prétendu. Attitude d’autant plus étrange, que George Sand est seulement son amie, et, suivant le mot de Chopin dans ses lettres à ses parens, son « hôtesse. » George Sand elle-même le désigne ainsi dans un passage de l’Histoire de ma vie (IV, 435) : « l’hôte des huit dernières années de ma vie de retraite à Nohant sous la monarchie. » Le mot a sa signification. Il est rigoureusement exact. Sans doute, au début, Chopin avait été pour George Sand autre chose qu’un hôte. Mais ce temps est déjà lointain. Très vite, — probablement dès le voyage de Majorque, — George Sand a dérivé vers l’amitié et les soins maternels une passion corrigée en affection, par égard pour la fragilité du malade. Transformation héroïque, accomplie avec assez de délicatesse pour que Chopin n’en soupçonnât point la vraie cause, mais qui, en allongeant sûrement la trame légère de cette précieuse existence, dut sans doute en exaspérer la sensibilité déjà trop raffinée. Chopin souffrait et faisait souffrir l’entourage de son amie. Nous n’en voulons que ce témoignage, à coup sûr imprévu, fourni par le journal de Mme Juste Olivier : « 5 mars 1842. Mickiewicz m’apporte une lettre de George Sand, fort aimable, et croit que Chopin est son mauvais génie, son vampire moral, sa croix, qu’il la tourmente et finira peut-être par la tuer [3]. » Elle, cependant, s’attachait à lui de tous les soins nouveaux qu’elle lui prodiguait chaque jour, et de tout ce que lui coûtait son sacrifice méconnu ; la nuit, elle travaillait dans une chambre

  1. Même lettre. Carlowicz, ouvr. cité, lettre X.
  2. Cf. Hist. de ma vie, IV, p. 472-473.
  3. Léon Séché, Sainte-Beuve, II, p. 109.