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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/192

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moins l’occasion de cette séparation. Cette occasion fut ce que certains ont appelé « une prétendue divergence d’opinion sur le mariage de Solange. » Faut-il donc croire que George Sand aurait profité d’une circonstance opportune pour se débarrasser d’un témoin gênant (version Chopin), ou d’un malade dont les jours étaient comptés (autre version, trop répandue) ? Cette appréciation risquerait d’être inexacte, superficielle et injurieuse à la fois : inexacte, en ce que la question Clésinger a bien été, entre Chopin et George Sand, le sujet d’un dissentiment profond ; superficielle, en ce que ce dissentiment provenait lui-même de désaccords lointains, intimes, cachés, et qu’il s’aggrava de tout ce qui l’avait précédé : injurieuse enfin, car George Sand souffrit atrocement d’être obligée d’abandonner à sa destinée son « malade ordinaire, » et ne le fit qu’à la dernière extrémité, toujours prête d’ailleurs à courir à son chevet, s’il la rappelait.

Chacun de ces points peut se prouver. Une seule lettre, écrite presque au lendemain de la séparation à un ami intime de Chopin, le Polonais Grzymala, suffirait à les établir tous les trois. Mais les dix pages consacrées à Chopin dans l’Histoire de ma vie (IV, 464-474) sont loin d’être négligeables, et les lettres de Chopin elles-mêmes ne sont pas sans contenir quelque témoignage à l’appui de l’une ou l’autre de ces assertions.

Que la question du mariage de Solange soit devenue un casus belli à Nohant, on n’en peut guère douter. Chopin, mêlé à la vie de la famille depuis huit années, crut devoir s’ingérer en cette affaire, comme il s’ingérait en tout, et avec la maladresse d’un poète, d’un artiste. Or il en ignorait l’élément principal, c’est à savoir l’enlèvement de Solange ; et George Sand connaissait trop bien sa totale absence de sens pratique pour le mettre dans le secret. De là la contradiction que Chopin prétend signaler à sa famille, et qu’il raille naïvement, parce qu’il n’en a pas la clé :

Elle me proclamera son ennemi parce que j’ai pris le parti de son gendre, qu’elle ne tolère pas, uniquement parce qu’il a épousé sa fille ; tandis que moi, je me suis opposé à ce mariage tant que j’ai pu. (Noël 1847.)

Nous voyons d’ici cet être sensitif croyant de son devoir de conseiller, d’épiloguer ; on lui résiste, il se fâche. Or, « Chopin fâché était effrayant [1]. » Telle fut bien la cause déterminante

  1. Hist. de ma vie, 471.