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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/166

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sectarisme le plus exclusif et le plus étroit, qu’elle ne prouve l’intensité des passions nationales que Témoudjine avait allumées dans les cœurs, et qui étaient devenues assez fortes pour imposer silence même aux divergences confessionnelles. Ces rudes batailleurs étaient disciplinés, matés par la main de fer de l’Empereur Inflexible : le règlement, le Yassak, les ordres du chef, ils ne connaissaient que cela. Au moment où, au nom d’une foi religieuse, les chrétiens d’Occident s’élançaient aux croisades, les Turcs, en Orient, conquéraient le monde au nom d’une loi civile et d’une consigne militaire. Très habilement, le Tchinghiz Khan, resté lui-même païen, se servait, pour préparer ses annexions, de sa propre indifférence religieuse. Guchlug, chrétien renégat, était devenu bouddhiste pour plaire à sa femme et, en témoignage de sa ferveur nouvelle, il avait fait pendre l’évêque devant la cathédrale et crucifier l’iman devant la mosquée : contre lui, les armées mongoles, dès qu’elles parurent, eurent pour alliés tous les chrétiens et tous les musulmans. Le Tchinghiz Khan avait pour principe de prouver d’abord sa force, puis de respecter complètement les cultes et leurs ministres. Quand il entra dans Bokhara, la ville sainte de l’Islam transoxianais, « il alla droit à la mosquée cathédrale, y entra sur son cheval, monta en chaire, fit tenir les chevaux de ses reîtres par les gens d’église, pour prouver à tout ce monde qu’il était bien l’Empereur par la force du ciel… Après avoir convaincu tout ce clergé, après l’avoir terrorisé, l’Inflexible le sermonna. Il se fit conduire à la place des prières publiques, monta sur la grande chaire des prédicateurs, devant le peuple assemblé ; là, droit sur son cheval, le casque en tête, il prêcha : « O peuple, l’énormité de vos péchés est manifeste ; je suis venu, moi, la colère du Très-Haut, moi de par le Dieu très haut, le terrible châtiment ! » Cet Empereur Inflexible était aussi un merveilleux metteur en scène, un maître dans l’art supérieur de manier les hommes. Le prince qui a pu avoir des serviteurs passionnément dévoués parmi les musulmans, les chrétiens, les bouddhistes et les païens, devait être une personnalité singulièrement puissante, un de ces conducteurs de peuples qui marquent leur sillon profondément dans l’histoire humaine.

Ce conquérant, dont le nom est resté entouré d’une légende de terreur et qui apparaît comme l’incarnation du démon de la guerre, n’était pas lui-même un capitaine, et il le savait. Ses armées, constamment victorieuses, il les animait de sa présence