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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/157

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conquit les Indes, dépouillé de son royaume de Fergana, mena d’abord la vie d’un paladin errant. « Spadassins et bravi dans la maison des khalifes, reîtres et condottieri en Perse, en Chine, en Asie Mineure, en Syrie, coupe-jarrets gagés chez les mameluks d’Egypte, voilà ce qu’ont été les aventuriers turcs et mongols qui ont détruit et fondé les empires, en Asie, du vie au XVIe siècle ; ces gens de guerre professionnels ne ressemblent en rien aux pâtres qu’on s’est figurés. De houlette, ils n’ont jamais connu d’autre que leur lance, et leurs pipeaux étaient des clairons. »

Dans cette société guerrière, la religion tient peu de place : le Turc croit au Tengri, maître du ciel, et s’adonne à des pratiques superstitieuses ; mais il est trop peu sentimental et il n’a pas assez d’imagination pour être sensible à la poésie des mythes. Il a toujours accepté la religion de ses chefs ou de ses maîtres ; musulman dans l’Asie occidentale, bouddhiste dans les Marches chinoises, il n’a jamais été qu’un « pauvre croyant ; » aucune hérésie n’est jamais née en pays turc ou mongol ; la foi, pour ces soldats, est affaire de discipline ; leur vraie religion, c’est le règlement, le yassak. Au temps du Tchinghiz Khan, les Turcs de l’Asie occidentale, sous l’influence de la Perse, étaient devenus musulmans ; du Thibet, le bouddhisme s’avançait vers le Nord et faisait des progrès dans les marches chinoises : enfin plusieurs nations turques, telles que les Keraït et les Naïmane, étaient chrétiennes nestoriennes. Ce petit troupeau, perdu si loin dans les steppes de l’Asie Centrale, les chrétiens latins en avaient vaguement entendu parler : c’était, pour eux, le mystérieux royaume du Prêtre Jean [1]. L’époque du Tchinghiz Khan est le moment critique où les trois grandes religions qui se partagent le monde pouvaient prétendre lune et l’autre à l’empire de l’Asie ; des trois, nous verrons que les Turcs ne favorisèrent aucune ; par une étrange contradiction, le caporalisme turc qui a imposé un joug uniforme à tant de peuples divers, a respecté l’indépendance des consciences.

Une horde de cavaliers sauvages, qui surgit tout à coup des profondeurs de l’Asie, conduite par un guerrier sanguinaire, nouvel Attila, incarnation du génie du mal, qui se rue, d’une seule chevauchée, sur le monde consterné, tuant, brûlant, ravageant tout, détruisant sans rien édifier, et qui passe, comme

  1. Ce nom, d’après M. Cahun, viendrait du Ouang Khan, roi des Turcs Keraït au commencement du XIIIe siècle.