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sa méthode. D’autre part, il est artiste, et il est poète. Il sent vivement, et il n’est pas incapable de rendre la poésie tout intime qui se dégage d’« une vie sobre, d’un ciel voilé, de la mortification dans les désirs, d’une habitude recueillie et solitaire ; » et l’artiste, de son côté, après s’être longtemps attardé aux finesses de la miniature, se sent mûr maintenant pour les « brusques fiertés » de la fresque ; il aspire à « prendre, s’il se peut, congé du présent pour quelque étude moins mobile, pour quelque œuvre plus recueillie [1]. » Enfin, il a été trop fortement pris par Lamennais, il a trop profondément souffert de la défection de cet homme qui avait failli le refaire chrétien, pour renoncer encore à la foi : il a besoin, pour prendre parti et pour « parier » définitivement, d’une nouvelle étude et d’une dernière épreuve. Et s’il trouve un sujet qui réponde entièrement à ces diverses exigences de sa pensée et de son cœur, qui lui permette de les concilier et de les fondre ensemble, et de donner enfin toute sa mesure, il aura réalisé son chef-d’œuvre. Ce chef-d’œuvre, c’est Port-Royal.


IV

Je veux écrire avec simplicité l’histoire d’une entreprise religieuse qui remplit tout le XVIIe siècle, qui commença par la réforme d’un couvent de filles et à laquelle les plus grands esprits et les plus savans hommes s’associèrent bientôt étroitement. Je m’attacherai moins au détail des querelles, qui serait infini — et qu’on peut lire ailleurs dans des livres déjà faits — qu’à l’esprit même et aux phases successives de l’entreprise, qui ne fut pas, en tout temps, la même, qui se modifia et s’altéra en se continuant. Elle resta grande durant tout le XVIIe siècle, et je ne la suivrai rapidement au-delà que pour en montrer à regret les conséquences de plus en plus forcées et rétrécies. Du moins, de saints hommes, de justes et beaux caractères s’y rencontrent jusqu’au bout et consolent. Je m’arrêterai surtout devant ceux du XVIIe siècle : avec complaisance, avec respect, heureux de reconnaître en eux les derniers vrais modèles de cette autorité morale dont nul aujourd’hui n’est investi, heureux d’oublier un peu dans leur commerce sévère la connaissance des hommes de nos temps : plus heureux qui, favorisé d’en haut, apprendrait d’eux à se retremper soi-même !

C’est en ces termes, — heureusement retrouvés par l’un de ses derniers biographes [2], — que Sainte-Beuve avait formé le

  1. Même Préface.
  2. M. G. Michaut, Sainte-Beuve avant les « Lundis, » p. 391, et Études sur Sainte-Beuve (« Port-Royal » cours et « Port-Royal » livre). M. Michaut note que Sainte-Beuve, au lieu de « favorisé d’en haut, » avait d’abord écrit : « Dieu aidant. » — Voyez aussi dans le Sainte-Beuve de M. Séché l’intéressant chapitre sur Port-Royal.