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des portraits, une peinture très exacte, » disait-il bien plus tard à Scherer. Le livre n’eut pas tout le succès qu’il méritait. C’est alors aussi qu’il écrit les vers qui composeront l’odieux Livre d’amour et le recueil des Pensées d’août [1], lequel, quand il parut en 1837, trouva a un accueil tout à fait hostile et sauvage. » Ces échecs ou demi-échecs, les déceptions qu’il éprouve de toutes parts, dans ses amours, dans ses amitiés, dans ses aspirations vers la foi chrétienne, tout cela le rejette vers la critique. Il conçoit alors et il applique surtout aux contemporains une sorte de critique plus impersonnelle qu’auparavant, plus détachée de toute tendance dogmatique, une critique essentiellement analytique et descriptive, où « l’observation morale » est intimement « mêlée à l’appréciation littéraire, » et qui, préoccupée avant tout de « chercher l’homme dans l’auteur, le lien du moral au talent, » s’intéresse tout spécialement aux « hommes, aux œuvres secondaires, » et s’efforce de « mettre en œuvre avec intérêt et avec art » les renseignemens qu’elle fournit, « les jugemens nouveaux » qu’elle fonde [2]. En un mot, la critique, telle qu’il la réalise entre 1832 et 1837 environ, est presque exclusivement, — la formule a fait depuis fortune, mais elle est de lui, dans un article sur Ballanche, — « une biographie psychologique. » Il se défend d’avoir désormais « un art à soi, » et même « une doctrine à soi. » Plus encore que de juger les hommes et les œuvres, il est préoccupé de les comprendre et de les expliquer ; et c’est à comprendre et à expliquer les cas les plus divers, les personnalités les plus opposées, les œuvres les plus contradictoires que semblent lui avoir surtout servi les multiples expériences esthétiques, morales ou religieuses auxquelles il s’est successivement livré.

Et cependant, cela ne saurait lui suffire encore. Ces études au jour le jour ne remplissent pas entièrement la conception qu’il se formé de la critique ; le cadre en est trop étroit pour lui permettre d’y exprimer toutes ses idées, d’y appliquer à fond toute

  1. Toutes les poésies de cette époque, malgré les additions des éditions successives, malgré la publication récente et intégrale du Livre d’amour (Paris, Durel, 1904), ne nous sont point parvenues. « Il y en a une trentaine, écrivait à Scherer Sainte-Beuve dans une lettre que n’a pas recueillie l’éditeur de la Correspondance, il y en a une trentaine que je vous donnerai à lire, et puis vous les brûlerez. »
    Voyez, sur Sainte-Beuve poète, la leçon que lui a consacrée M. Brunetière dans l’Évolution de la Poésie lyrique en France au XIXe siècle, et, dans le Livre d’or, une très pénétrante étude de M. Paul Bourget.
  2. Préface du 2e volume des Critiques et Portraits littéraires (1836).