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de l’hiver, les bœufs sont trop faibles pour labourer assez profondément. J’obtiens ainsi une moisson d’un quart plus riche, qui crève les yeux de mes paysans. Pensez-vous qu’ils suivent mon exemple ? Ils se disent que le maïs du propriétaire, ça doit toujours mieux pousser et que c’est l’ordre du monde qui veut ça. J’ai entrepris de les amener à une idée plus exacte de l’ordre du monde, et, une année, j’ai fait, à mes frais, labourer leur lopin de terre. Résultat : une récolte excellente. Ils s’en réjouirent … et ne recommencèrent pas ! Nous avons institué une école d’agriculteurs. Mais, en trente ans, elle a produit dix agriculteurs. J’ai proposé à des jeunes gens qui en sortaient de venir sur mes terres : « Monsieur, m’ont-ils répondu, nous sommes diplômés et nous voulons des traitemens de quatre mille francs. — Bien, mes amis, faites-vous bureaucrates ! » Et depuis ils labourent consciencieusement des feuilles de papier. Ces gaillards-là transforment le licou en rond de cuir !

… « Nous ne sommes pas en monarchie ; nous sommes en bureaucratie ! Les libéraux, fils de petits boyars enragés contre les grands, étaient fort empêchés de s’appuyer sur le Tiers-État, puisque le Tiers-État n’existait point : ils se créèrent une clientèle bureaucratique, et les conservateurs s’en créèrent une autre. En ce moment, le pays est divisé en deux factions ; l’une qui attend que Carp ou Cantacuzène arrive au pouvoir afin d’envahir les préfectures, les mairies et les bureaux ; l’autre qui les a envahis … Mon programme ? Il est simple. Absorbons nos Juifs. Je ne dis pas : naturalisons-les en masse. Je dis : absorbons-les. Attirons les capitaux étrangers. Cessons de considérer les hommes qui habitent au-delà des frontières comme des ennemis toujours prêts à jeter un filet d’or sur notre indépendance. Les Roumains sont attaqués d’une maladie terrible, la maladie des idées générales. Elle commence par l’inaptitude à toute espèce d’entreprise industrielle et par l’illusion qu’on est un homme d’État : elle finit par la paralysie complète devant un bureau d’expéditeur. Je n’y vois d’autre remède qu’une politique sans clientèle. Mes amis et moi, nous coupons derrière nous cette queue de partisans qui, dans le combat des idées, ne cherchent qu’à dépouiller les vaincus. Instruisons les paysans ; mais, pour l’amour de Dieu, ne leur farcissons pas le cerveau des subtilités du parfait et du plus-que-parfait ! Nos programmes d’enseignement encyclopédique et nos cantines scolaires me rappellent cette caricature