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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/114

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seul, l’auditoire d’un homme d’État ; et ce n’est pas un mince plaisir, ni un plaisir que l’on goûte tous les jours. Je reverrai longtemps sa silhouette nerveuse passer et repasser devant ces hautes fenêtres et le paysage de cette première journée d’automne : un grand parc et plus loin des terres labourées et des collines pâles comme des grèves. Les Juifs, les paysans, les partis politiques, graves questions, passaient et repassaient avec lui sur le ciel un peu brouillé de ce vaste horizon.

… « Vous me dîtes que vous n’avez pas rencontré de Juifs persécutés ? Mais quand un préfet révoque l’autorisation donnée à un Juif de séjourner sur une commune rurale et que son bon plaisir ruine ce Juif, père de cinq ou six enfans, n’est-ce pas là de la persécution ? Persécution administrative, la pire de toutes ! Que leur reproche-t-on, à ces Juifs ? D’occuper des places dont nous ne voulions pas ! Comme les peuples uniquement agricoles, nous sommes dénués d’initiative. Et nous refuserions de nous incorporer ces étrangers que nous avons appelés nous-mêmes et de nous infuser ainsi les qualités qui nous manquent ? Je n’exploite pas mes biens ; donc personne ne les exploitera ! L’admirable raisonnement ! On affirme que les Juifs sont méprisés et détestés. Avez-vous constaté chez le paysan le moindre signe de mépris ou de haine ? J’ai protégé récemment contre l’administration un Juif dont mes paysans me suppliaient de prendre la défense. Notre antisémitisme n’est qu’une forme de la peur que nous inspirent les capitaux et l’industrie des étrangers. Cependant les Bulgares, les Bukovins, les Hongrois emportent, bon an, mal an, six millions que pourraient gagner les habitans de ce pays. J’ai sur mes terres quinze cents paysans. Je trouve des bergers tant que j’en veux ; mais pas de vachers, et jamais, jamais, un porcher. Les descendans de Trajan, garder des porcs : fi donc ! Ils ne sentent pas la nécessité. Personne ne meurt de faim dans nos villages. Et l’on continue d’y travailler la terre comme du temps de Basile le Loup !

… « Ah ! vous semblez croire que nous nous désintéressons du sort des paysans ! Mais nous sommes un certain nombre d’honnêtes propriétaires qui vivons sur nos propriétés et qui essayons de secouer l’apathie de nos campagnards. Nous l’essayons : seulement, nous n’y parvenons point. Mes labours de maïs, à moi, sont achevés aux derniers jours de l’automne. L’humidité pénètre la terre, la gelée y tue les herbes parasites, tandis qu’au sortir