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ciennes terreurs et qu’il se sente, même aujourd’hui, exposé, sans défense, à des forces cruelles.

D’ailleurs pour qui travaille cette terre ? Est-ce pour le paysan que les champs jaunissent ? Il est pauvre : ses hameaux ne bordent pas les routes ; ce sont des mendians, honteux de leur misère, et qui n’osent pas s’approcher du grand chemin. Ils se tapissent dans l’entre-deux des mamelons. Les murs aveugles penchent, leurs clôtures chancellent, les arbustes de leurs jardinets rabougris, poudreux, laissent pendre un feuillage aussi gris et déchiqueté que des toiles d’araignée. La mare voisine les envahit d’une odeur de vase. On jurerait des paillotes de nègres, si les enfans, seuls êtres qu’on y voie et qui se roulent en chemise dans la poussière, n’avaient les cheveux d’un blond pâle. Nulle part je ne retrouve la dignité naturelle aux paysans valaques. Le Moldave, même heureux, a des façons plus humbles. Il vous traite d’Altesse. Il garde la courbature de l’ancien servage. M. Vasesco me vantait son intelligence, sa remarquable aptitude à comprendre les machines agricoles les plus compliquées. Mais ces machines ne lui appartiennent pas ; sa charrue n’est pas à lui ; il ne possède rien de son outillage. Si la terre est mieux cultivée qu’en Valachie, parce que le propriétaire, de qui tout dépend, y introduit les nouveaux procédés de culture, le paysan, simple journalier, y demeure dans un état de sujétion, dont ses frères du Danube et de l’Olténie commencent à sortir. Je ne sais ce que vaut le métayage au point de vue purement agricole, mais il me paraît offrir des avantages moraux : il forme des hommes ; il développe l’initiative et l’indépendance. J’ai lu un rapport que le comte d’Hauterive, secrétaire de l’ancien hospodar Mavrocordato, rédigea en 1787 sur la Moldavie et présenta au nouvel hospodar Ypsilanti. C’est à peine si je retoucherais la peinture qu’il y fait des paysans moldaves, ou plutôt je ne la retoucherais que pour en affaiblir l’expression la hardiesse et de gaîté. Tout ce qu’il dit de leur indolence et de leur misère n’a guère vieilli. Leur condition politique s’est plus modifiée que leur condition sociale et que leur âme. Ils restent toujours ceux dont on pourrait écrire : « S’ils arrosaient la terre de leurs sueurs, ils auraient plus d’aisance ; mais cette aisance serait une caution qu’ils donneraient à leurs maîtres. » C’est peut-être le spectacle le plus pénible de la Moldavie que cette pauvreté des paysans, au milieu de l’abondance des moissons.