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LE PEUPLE CHINOIS ET LA RÉFORME.

infranchissables et qui pour lui sont irraisonnables. Parmi ces obstacles, citons-en trois : le culte à la mémoire des ancêtres, le culte à la mémoire du sage national, Confucius, et la défense du mariage entre chrétiens et païens.

Lorsqu’on interroge un lettré bien au fait de ses classiques sur le rite à la mémoire des ancêtres et de Confucius et qu’on lui laisse entendre qu’il croit au surnaturel puisqu’il invoque leurs esprits, il vous rit au nez, surpris qu’on puisse le croire si niais : il vous explique alors avec recueillement que cette vénération qu’il porte à la mémoire de ses bienfaiteurs, — ses auteurs, qui lui ont donné l’être, le nom, le rang, et l’autre, le Maître qui lui a laissé des enseignemens dont il a fait sa règle de conduite et de morale, — que cette vénération n’est qu’un culte de gratitude, un hommage de reconnaissance, qu’il exprime suivant la manière chinoise par des prosternations et des offrandes d’encens et de viandes ; — viandes sur lesquelles, après la cérémonie, toute la famille festoie joyeusement. Il est difficile d’y voir autre chose que des cérémonies commémoratives, et, s’il y a quelques nuances entre ces cérémonies et celles que nous accomplissons dans nos pays chrétiens en déposant les restes de nos grands hommes au Panthéon et des couronnes sur les tombes des morts dont nous chérissons la mémoire, il faut convenir que ces nuances paraissent insaisissables. C’est du reste ce que pensaient eux-mêmes les premiers Jésuites, qui n’ont jamais voulu voir dans ce culte qu’un rite civil. Or, quelle est la conséquence de ces trois défenses ? Parmi le peuple, elles retranchent moralement les chrétiens du reste de la nation, pour en faire une caste à part : ils ne peuvent plus contracter d’alliance avec les familles de leurs concitoyens, ils ne participent plus aux réjouissances publiques, ils deviennent suspects et antipathiques à leurs voisins : il y a persécution sourde, il y a litiges, il y a haine : et nous savons jusqu’où peut aller cette haine, puisque les Boxeurs ont pris la peine de nous le montrer récemment. Quant au lettré, lui, s’il se convertit, non seulement il répudie toutes les traditions de famille qui l’obligent à respecter le culte des ancêtres, mais il devient un renégat quant aux traditions du corps auquel il appartient, puisqu’il cesse de rendre le rite d’État au sage national et qu’il se rend impropre, de ce fait, à toutes fonctions publiques. Comprend-on bien l’énormité de ces sacrifices ?