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sans la moindre humeur, sans la moindre résistance de qui que ce soit, on pourrait dire sans la moindre plainte des étalagistes… Mais, conformément aux ordres des Consuls, les commissaires de police ont reçu celui de ne continuer l’exécution de l’arrêté du préfet que lentement et même imperceptiblement [1]. » Ainsi traité avec de moelleuses précautions, Paris se pliait graduellement à l’autorité.

L’absence du Consul avait occasionné d’abord quelque inquiétude. On cherchait la main musclée et prenante qui depuis six mois retenait tout le monde sur le bord de l’abîme ; à la sentir moins proche, on éprouvait parfois comme une reprise de vertige. Les premières nouvelles de la guerre, tantôt bonnes, tantôt douteuses, étaient accueillies avec une curiosité un peu nerveuse. Mais ce souci des Parisiens ne tient pas devant l’arrivée définitive du printemps, devant la joie de vivre qu’il apporte avec lui, devant l’épanouissement de floréal. Dans les jours qui suivent le départ de Bonaparte, le temps à Paris est merveilleux : journées illuminées de soleil, tièdes soirées. Toute la population vit dehors et goûte l’ivresse du printemps. L’argent reste rare, les fonds sont bas, les bourses plates. Paris ruiné dépense quand même, s’attable aux portes des glaciers et devant les spectacles d’été, court aux promenades, aux Tuileries, aux Champs-Elysées, au bois de Boulogne, aux frondaisons neuves, aux concerts sous la feuillée et aux bals en plein vent. Dans le fourmillement des piétons, les équipages de luxe, les calèches passent, avec des scintillemens d’acier. C’est la floraison des modes de l’année ; longs fourreaux de gaze à traîne plus ample, chapeaux de paille rejetés en arrière avec haut retroussis sur le devant, en forme de coquille ovale, chapeaux fleuris, enrubannés, empanachés ; « les petites ouvrières se sont emparées des fichus jonquille, » et dans la fraîcheur des toilettes, dans le sourire des visages, brille l’allégresse pimpante du renouveau. Le soir, « deux cents bals, vingt illuminations, les guinguettes, la beauté du temps font de chaque jour un jour de fête. » Un journaliste s’arrête pour considérer ce spectacle et, sous ce titre : Voilà Paris, s’amuse à le décrire :

« Traversez les Tuileries à sept heures du soir, la foule s’y presse, la beauté du temps, la richesse du plus majestueux jardin

  1. Rapports de police, 1er et 2 prairial. Archives nationales, AF, IV, 1329.