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Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 3.djvu/587

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donne moins l’idée de ce que nous appellerions aujourd’hui l’ordre moral, d’une règle uniforme imposée aux esprits, que ces premiers temps du Consulat. Les journaux, réduits en nombre, se sentant sous la main du pouvoir, louaient le Consul sur des modes variés, qui allaient depuis le ton de la plus plate adulation jusqu’à celui de l’éloge discret et enveloppé, affectant des airs d’indépendance ; on leur laissait le droit de discuter les actes de l’autorité, de critiquer les ministres et surtout de se déchirer entre eux.

A travers cette rumeur d’idées et de paroles, un grand mouvement d’opinion se distingue toujours et s’accentue ; combattu vivement par quelques groupes, il emporte la masse bourgeoise et moyenne ; il la ramène invinciblement en arrière, vers les observances abolies, les usages nationaux, les accoutumances traditionnelles. Tout ce que la Révolution a proscrit au nom d’un idéal abstrait attire aujourd’hui et ravit ; après l’insupportable contrainte, qu’il fait bon se reposer et se détendre dans les habitudes reprises ! Par réaction contre la grande folie novatrice, contre ses absurdités et ses fureurs, on aime à refaire le geste des aïeux, à prier, à vivre, à s’égayer comme eux, et nulle part mieux qu’à Paris ne se ressent cette douceur qu’éprouve la France à redevenir française.

Les organes les plus accrédités de l’opinion poussent au mouvement, contre lequel le Journal des hommes libres s’insurge, au nom de l’intransigeance révolutionnaire. Chaque matin, des deux bouts de l’opinion, le rédacteur des Hommes libres et celui de la Gazette de France, Méhée et Thurot, se valant par la moralité, se prennent à partie, et ces polémiques de presse ne font que traduire brutalement la lutte établie, à l’intérieur même du gouvernement consulaire, entre les hommes qui veulent pousser Bonaparte à droite et ceux qui veulent le retenir à gauche. Ce n’est un mystère pour personne que Fouché protège le Journal des hommes libres et s’en sert contre ses collègues ; le Journal de Paris, le Publiciste, la Gazette de France vantent au contraire Talleyrand, exaltent le ministre de l’Intérieur, Lucien, qui tourne définitivement à la réaction, et donnent une voix au bonapartisme de droite.

La lutte s’engage à propos des menus faits quotidiens, à propos des anniversaires, à propos des résurrections successives que l’opinion provoque et opère. Peu de temps après