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avaient raison ; mais, ajoutaient-ils, il était inadmissible que la totalité des ouvriers mineurs de France se sacrifiât à l’intérêt de quelques-uns. Que devenait dès lors ce principe sacro-saint de la solidarité, dont on avait fait tant de bruit, et que les grévistes de Montceau avaient pris si naïvement au sérieux ? Le jour où il avait fallu l’appliquer, tout le monde, si on nous permet le mot, s’était défilé. Tant pis pour les MontcelUens ! Ils n’avaient consulté personne pour faire leur grève : ils devaient seuls en supporter les conséquences. Soit : mais alors, à quoi bon avoir consulté la Fédération de Saint-Étienne ? A quoi bon enfin avoir fait le référendum ? A quoi bon avoir réuni le Congrès de Lens ? Il n’était pas nécessaire de recourir à d’aussi grands moyens pour abandonner plus solennellement une poignée de malheureux : on se montrait à leur égard vraiment impitoyable. Ce qui caractérise cette grève, en dehors de sa durée exceptionnelle, c’est le luxe avec lequel on y a mis en mouvement toute l’organisation socialiste, les syndicats, la Fédération ouvrière, un Congrès quasi œcuménique, pour aboutir à quoi ? Au néant. Au moment de franchir le pas décisif qui séparait de la grève générale, on a reculé, sentant qu’on allait tomber de mal en pis. Les considérations ministérielles ont été pour quelque chose dans ce dénouement ; nous le voulons bien ; toutefois il ne faut pas en exagérer l’importance. Quelque tendresse qu’ils aient pour le Ministère actuel, les sociahstes auraient passé outre à l’inconvénient de lui causer des embarras, s’ils avaient senti le terrain sohde sous leurs pas ; mais le terrain s’effondrait de partout, et ne présentait plus que des abîmes. On a dit leur fait aux MontcelUens, assez rudement même. On leur a déclaré tout net qu’Us étaient Mbres de continuer la grève, si cela leur plaisait, mais qu’on ne s’y associerait pas au nom d’un esprit de sohdarité qui serait vraiment un esprit de sacrifice, ou plutôt de folie poussée jusqu’au suicide.

Alors, les ouvriers de Montceau sont redescendus tristement dans la mine qu’ils avaient abandonnée depuis cent huit jours. Ils ont accepté tout, ne se sentant plus le cœur de résister. M. Jaurès a déclaré qu’ils étaient héroïques, et que, dans leur claire vision des intérêts de la classe ouvrière tout entière, ils avaient dégagé leurs camarades des obligations que ceux-ci avaient pu contracter à leur égard. Mais eux-mêmes n’ont rien dit de pareil. Ils ont gardé pour eux le secret de leur pensée, où se mêlaient sans doute une douloureuse amertume et une immense désillusion. M. Maxence Roldes a renoncé à claironner plus longtemps à le.urs oreilles qu’ils étaient de grands vainqueurs, alors qu’ils se sentaient de pauvres vaincus. Ils ont été bien impru.^