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Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 3.djvu/321

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de critique et prenait parti d’avance contre les discuteurs. Les choix législatifs avaient fortement déplu, et c’était dans la presse un grondement à peu près général. On s’irritait de voir reparaître ces conventionnels, ces thermidoriens, ces fructidoriseurs, occupans attitrés de la scène politique, éternels revenans ; était-ce donc une indéracinable coterie, une association d’hommes qui se soutenaient mutuellement pour se hisser aux places et accaparer l’influence, une envahissante congrégation ? « Ils ont quelque chose de l’esprit jésuitique, » disait un journal. Dans la Gazette de France, Thurot, l’ex-secrétaire général de la police, reprenant sa plume de journaliste, allait entreprendre une virulente campagne contre les privilégiés de la Révolution et leur exclusivisme : « Vous serez bien étonnés d’apprendre que le nombre des républicains se réduit, dans la République française, à quelques centaines d’individus qui, depuis dix ans, exploitent la France et veulent en conserver le privilège. » C’est avec leur intolérable prétention à monopoliser le républicanisme, le patriotisme et l’aptitude aux fonctions qu’il faut en finir : « le temps est passé où les hommes faisaient un ministre d’un individu qui se disait patriote, lorsqu’ils n’en auraient point voulu pour leur domestique, s’il n’avait eu d’autre titre à leur recommandation. » Aux hommes de la Révolution, on commençait à opposer les hommes de la France.

Contre les assemblées, l’opinion soutiendrait donc Bonaparte, mais elle ne lui appartenait pas encore entièrement et parfois le dépassait. Dans les classes relativement aisées, en dehors des politiciens et des philosophes, on était tout à la réaction ; où s’arrêterait cette ardeur rétrograde, qui se manifestait dans les moindres particularités de la vie parisienne ? Avec bonheur, chacun retournait aux usages, aux modes, aux joies d’antan, longtemps proscrites, aujourd’hui tolérées. Sans souci du calendrier républicain, Paris célébrait le Jour de l’an, Paris faisait des visites, donnait et recevait des cadeaux, mangeait des bonbons à la Bonaparte, courait les boutiques du Palais-Égalité et de la rue des Lombards, les boutiques de confiserie et de bijouterie, qui avaient repris un aspect de fête, mais on trouvait que les étrennes étaient plus belles autrefois, les magasins plus brillans, et que le commerce allait mieux. On s’empressait aux églises, on bénissait le Premier Consul de les avoir rouvertes, mais quelques-uns insinuaient que l’autel ne se rétablirait jamais