Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 3.djvu/25

Cette page n’a pas encore été corrigée


Madame Bonaparte. — Le ministre de la Police m’a dit, ces jours passés, quelles étaient destinées pour l’Egypte.

Bonaparte. — C’est une horreur ! Diable, on ne déporte pas ainsi.

Rœderer, — Hier, Regnaud m’a dit aussi que le ministre de la Police avait décidé leur déportation.

Bonaparte. — Et où a-t-il pris cela ? Citoyen Rœderer, je vous prie de faire un bon article pour détruire ce bruit-là ; mais un article bien fait, pas de deux lignes, afin que la chose reste. On peut bien vouloir réprimer la licence du Palais-Royal, mais on ne déporte pas ainsi. (Ici, Volney lâche une plaisanterie obscène.)

Bonaparte, riant. — Citoyen Volney, oh ! c’est un peu fort ; vous parlez là comme un vieux garçon. Nos troupes n’ont pas besoin des filles de Paris en Egypte ; elles en ont, et de belles ; elles ont des Circassiennes. (Le mamelouk qui était derrière Mme Bonaparte sourit.)

Bonaparte, en le regardant. — Ah ! il m’entend bien ; n’est-ce pas, tu m’entends ? (Riant.) N’est-ce pas, il y a des filles en Egypte ? (Il se retourne vers son mamelouk, qui le servait.) N’est-ce pas, Roustan, il y a de belles sultanes en Egypte ? (Il se lève de table, répète sa question à Roustan, et ajoute : ) Tu entends le français à cette heure, n’est-ce pas ? (Il lui prend la tête dans ses deux mains, et la balance deux ou trois fois de droite à gauche.) »

On passe dans le salon. Le général se promène, et, brusquement, à Volney et à Rœderer :

« Y a-t-il eu une faction d’Orléans [1] ? »

Après que l’entretien se fut longuement prolongé sur cet objet, Rœderer rédigea l’article et le fit paraître dans le Journal de Paris. On sut ainsi que Bonaparte n’entendait pas expatrier sans jugement même les plus misérables créatures. Fouché se le tint pour dit, se contenta de garder quelque temps en lieu sûr et d’éloigner de la circulation celles que l’on appelait par antinomie « les femmes du monde. » L’audace du libertinage public fut un peu réprimée. Même, dans un beau mouvement de vertu, Fouché fit savoir que, rompant avec une tradition de ses prédécesseurs, il n’emploierait plus de filles aux besognes de police secrète, et qu’il aimait mieux renoncer à ce moyen d’information. Mais il s’abstint encore de toute mesure générale contre l’encombrement et la pestilence des rues, contre le train désordonné des

  1. Œuvres de Rœderer, III, 304, 305.