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Mme de Prie voit tout de suite le parti qu’elle pourra tirer de cet heureux arrangement. C’est elle qui aura fait la nouvelle reine ; quoi qu’il arrive, son avenir est garanti par la reconnaissance. Elle pousse M. le Duc à se décider, et rien ne se trouve moins difficile. La paresse d’esprit du prince s’accommode d’une combinaison qui lui apporte, en échange d’un insignifiant sacrifice, la fin de tant d’affaires embrouillées. Si les objections sont assez grandes, aucune ne paraît irréfutable. « La Polonaise, » comme on dit, a six ans et demi de plus que le Roi ; mais Mlle de Vermandois est plus âgée encore, ce qui n’a arrêté personne quand il s’est agi de la sœur du ministre ; selon la propre déclaration faite à ce propos par le conseil secret, « les mœurs d’une personne de cet âge promettent bien davantage que ceux d’une personne plus jeune, et cet âge la rend plus propre à donner des héritiers bien constitués. » On dira aussi que la situation de Stanislas est fort modeste dans la hiérarchie des monarques et que, jadis roi électif, il est tombé au rang de simple pensionnaire de la France ; il a régné du moins sur un grand pays et porté une illustre couronne. Si l’on peut craindre, d’autre part, qu’il veuille la revendiquer un jour par les armes et entraîner la France dans ses projets, il semble facile de lui faire comprendre qu’en devenant le beau-père du Roi Très Chrétien, son devoir est de sacrifier ses ambitions particulières aux intérêts qui deviendront ceux de sa fille. D’ailleurs, cette pensée ne peut être que lointaine, et M. le Duc n’est pas d’humeur à s’inquiéter de demain, s’il a le moyen de sortir des difficultés d’aujourd’hui. Il embrasse le projet avec ardeur et, de ce jour, le sort de Marie Leczinska est décidé.

C’est peut-être la première fois en France que, dans le choix si important d’une épouse royale, des convenances égoïstes ont passé avant l’avantage de la nation. Aucun des ministres du passé n’aurait eu la pensée de s’inspirer d’un autre intérêt que de celui de la couronne et de subordonner la raison d’Etat à ses raisons particulières. Les motifs qui fixent le mariage de Louis XV marquent l’abaissement des caractères par l’oubli des devoirs du gouvernement. Malgré cela, les circonstances sont devenues si pressantes que M. le Duc n’a pas, dans le conseil, d’objection sérieuse à redouter contre son choix. Dans la séance tenue à Marly le 31 mars, il remet sous les yeux du jeune roi l’état des princesses d’Europe qu’on a déjà examiné en vain, et démontre que, seule, la fille du roi de Pologne peut être proposée sans