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les périls qu’il y avait à courir. M. de Fréjus reconnut que le salut de l’âme de son élève était engagé en cette affaire, et le maréchal de Villars, avec la franchise d’un soldat et l’expérience d’un vieillard, résuma tous les avis dans le sien : « Dieu, pour la consolation des Français, nous a donné un roi si fort qu’il y a plus d’un an que nous en pourrions espérer un dauphin. Il doit donc, pour la tranquillité de ses peuples et pour la sienne particulière, se marier plutôt aujourd’hui que demain. »

M. le Duc hésite cependant devant la gravité des conséquences, lorsqu’un événement vient le décider. Le Roi tombe malade à Versailles ; la fièvre est violente et paraît un instant près du danger. Le ministre entre le voir vingt fois le jour, couché dans la grande chambre où est mort Louis XIV, et il montre à tous les regards un visage qui révèle ses anxiétés. Une nuit, l’imagination plus surexcitée que d’habitude, ne pouvant dormir, il se relève en robe de chambre, monte chez le Roi par son petit escalier, une bougie à la main, et trouve dans l’Œil-de-Bœuf un valet qui veille. Cet homme voit son trouble, lui parle, essaie de le rassurer ; mais lui, absorbé, répondant entre haut et bas à son bonnet de nuit : « Que deviendrai-je ?… Je n’y serai pas repris… S’il en réchappe, il faut le marier ! » Et le valet de chambre, témoin de cette scène instructive, qu’il racontera à Saint-Simon, a beaucoup de peine à envoyer le pauvre prince se remettre au lit.

Après d’aussi vives émotions, le sort est jeté : M. le Duc va signifier à Philippe V qu’on se trouve dans l’obligation, au nom de l’intérêt du Roi son neveu, de lui renvoyer sa fille. Il y met sans doute tous les ménagemens possibles ; il arrose de larmes le papier diplomatique et prodigue au fils de Louis XIV les excuses les plus humiliées. Il essaie de lui faire accepter, comme raisonnable et religieux, un acte où celui-ci ne pourra voir qu’une déloyauté outrageante. Mais rien n’a fait soupçonner à l’avance un coup si violent, et la colère qui l’accueille est sans exemple à la cour d’Espagne. Le roi et la reine refusent de recevoir des mains de l’ambassadeur les lettres officielles qui les instruisent. On chasse de Madrid ce pauvre abbé de Livry, qui venait d’être nommé pour les apporter. On renvoie en France, avec sa sœur, veuve du roi Louis Ier, Mlle de Beaujolais, qui devait épouser Don Carlos. Ces dernières représailles tombent sur la famille d’Orléans, ce qui touche peu M. le Duc ; mais il va se trouver aux prises