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pour qualifier la conduite du duc de Savoie. Cette expression blessait profondément son interlocuteur, qui n’essayait pas de dissimuler son irritation. Victor-Amédée répondit « en effet, avec véhémence, que l’expression irrégulière lui paraissoit trop forte et au-delà de ce qu’un homme comme luy de voit attendre… qu’il pouvoit juger par ce commencement de ce qu’il auroit à essuyer dans la suite, qu’il pensoit estre plus qu’un sujet, et homme auquel ne convenoit point les termes de conduite irrégulière et extravagante. » Il terminait la conversation en demandant quelques jours pour digérer les durs termes dont Phelypeaux s’était servi et en déclarant qu’au surplus le Roi n’avait qu’à donner des ordres à ses troupes pour marcher, n’ayant pas besoin pour cela du duc de Savoie, qu’on « recherche si peu et dont on fait si peu de cas [1]. »

Cette colère, chez Victor Amédée, était peut-être plus feinte que réelle. En effet, ce traité d’alliance qu’en même temps Phelypeaux lui proposait ne pouvait pas ne pas flatter un de ses plus secrets désirs, en le replaçant vis-à-vis de la France sur le pied qu’il avait occupé en 1696. Aussi le voyons-nous, quelques jours après, revenir sur ses paroles et charger deux nouveaux négociateurs de discuter avec Phelypeaux les conditions de ce traité. Ces négociateurs sont l’intendant Groppel, qui déjà, quatre années auparavant, avait négocié avec Tessé le traité secret de Turin, et le comte de Gubernatis, un des ministres de Victor-Amédée, qui partageait sa confiance avec Saint-Thomas. Sur le chiffre des troupes mises sur pied par le duc de Savoie qui sera de deux mille cinq cents cavaliers, de huit mille hommes d’infanterie ; sur le titre de généralissime des armées françaises et espagnoles réunies, qui sera donné à Victor-Amédée ; sur le chiffre des subsides, qui sera de 50 000 écus par mois, on s’entend facilement. Phelypeaux continue cependant à traiter Victor-Amédée avec trop de hauteur. « Le Roy offre ce qu’il a jugé le meilleur, lui disait-il, et il n’y a ni une pistolle de plus, ni avantage d’un écu à espérer, et plustôt vous conclurez, plustôt vous aurez votre argent. » Mais, bien que Victor-Amédée ne fût pas insensible à l’argent, ce n’était pas la seule chose qui l’intéressât. Aussi Gubernatis essayait-il de faire insérer dans le traité un « article secret par lequel il soit dit que, dans la fin de cette guerre, le Milanois se trouvant au pouvoir ou de Sa Majesté, ou de quelques princes d’Italie, ou

  1. Ibid., Phelypeaux au Roi, 10 février 1701.