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grand-père maternel, descendant lui-même d’une vieille famille de princes cosaques, a été l’un des héros de la défense nationale en 1812. A toutes les pages s’étale ainsi une vanité d’autant plus frappante qu’elle est plus naïve, et d’ailleurs la plus innocente, la plus « humaine » du monde. Elle n’enlève rien, certes, à la très réelle beauté morale du caractère du prince Kropotkine ; et chez tout autre que lui nous ne nous aviserions même pas de la remarquer. Mais la vérité est que nous aussi, à la manière des personnes dont parle le comte Tolstoï, nous nous représentions volontiers les révolutionnaires russes, et le prince Kropotkine en particulier, comme des êtres exceptionnels, étrangers aux sentimens et aux passions du reste des hommes : nous nous les représentions sur le modèle du Bazarof de Tourguenef, ou de ces extravagans héros des Possédés de Dostoievsky, que leur extravagance n’empêche pas d’avoir une intensité de vie vraiment inoubliable. Nous nous trompions : les révolutionnaires russes sont des hommes pareils à nous, des hommes « parmi lesquels s’en trouvent de bons, de méchans, et une majorité d’hommes médiocres. »

Et c’est encore le comte Tolstoï qui, avec sa clairvoyante analyse, nous aide à comprendre les motifs qui ont amené le prince Kropolkine à devenir un révolutionnaire.. « Entre les nouveaux amis de Nekhludov, — nous dit-il, — les uns étaient devenus révolutionnaires parce que, très sincèrement, ils se regardaient comme tenus de lutter contre le mal ; d’autres étaient devenus révolutionnaires pour des motifs égoïstes, par ambition ou par vanité ; mais la plupart étaient devenus révolutionnaires sous l’effet d’un sentiment que Nekhludov comprenait bien et avait, lui-même, éprouvé pendant qu’il faisait la guerre contre les Turcs : le sentiment qui pousse les jeunes gens à désirer le danger, à s’exposer à des risques, à varier de la fièvre d’un jeu la monotonie de leur vie. » Et aussitôt, abandonnant une fois de plus Nekhludov et la Maslova, les deux héros de Résurrection, le comte Tolstoï nous présente une série de types incarnant ses diverses catégories de révolutionnaires. Il nous montre Kriltzov emprisonné pour avoir prêté de l’argent à des nihilistes, et se convertissant au nihilisme devant le spectacle des traitemens infligés par la police à ses codétenus ; il nous montre Novodvorov, ambitieux et beau parleur, s’affiliant au parti révolutionnaire dans l’espoir de satisfaire son goût naturel de domination ; il nous montre une jeune femme qui est devenue révolutionnaire parce que son mari l’est devenu, et parce qu’elle l’aime ; il nous montre un paysan, Nabatov, entraîné à la révolte par son amour du peuple, et un