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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/456

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l’attrait irrésistible qu’il doit à sa condition. D’être peintre, comme d’être écrivain, et de mettre des couleurs sur la toile, comme de mettre du noir sur du blanc, cela vous crée tout de suite une supériorité. On échappe à l’universelle vulgarité, et puisqu’on n’est pas du monde, on a donc le droit de le mépriser. Un atelier d’artiste est un pays merveilleux où il se passe des choses extraordinaires, dans une atmosphère de liberté, de blague, d’amour et d’odeur de tabac. Cette curiosité pour les choses de la vie des artistes nous vaut par surcroit le personnage de Taupin, les mots de Taupin, les tirades de Taupin, son esprit, sa philosophie, son histoire de malle et de train manqué, ses plaisanteries sur Mme Taupin. C’est à pleurer.

On s’est demandé comment l’auteur de Diane de Lys avait pu, en si peu de temps, devenir l’auteur du Demi-Monde. La réponse est facile. C’est qu’à ce moment précis, Dumas s’est avisé d’être lui-même. Il vient un moment où l’écrivain, qui jusque-là s’était contenté d’apercevoir la vie à travers les transcriptions littéraires usitées autour de lui, ose enfin la regarder directement et raconter ce qu’il a vu. Ce moment ne vient jamais pour les médiocres ; c’est bien en cela qu’ils sont médiocres, pour cela qu’ils n’existent ni ne comptent. Ce demi-monde qu’il va nous décrire, Dumas le connaît. Ces types qu’il nous présentera dans Un Père prodigue, il a pu les observer de près. Il mettra ainsi dans ses comédies, à côté d’êtres irréels et de personnages qui ne sont que des rôles ou des argumens, des figures fortement marquées à l’empreinte de la réalité. Comparez le comte de Diane de Lys et le duc de Septmonts de l’Etrangère : ils font et disent à peu près les mêmes choses ; mais ni la manière ni l’accent ne sont les mêmes ; le premier était détaché d’un drame de Dumas père, le second vient en droite ligne de la société, et de la meilleure. A mesure qu’il se donnait la peine de réfléchir, ce que Dumas apercevait plus clairement, c’était la niaiserie et la fausseté des théories qu’il avait d’abord accueillies. Car sans doute il réside en la passion une force étrange et qui lui prête une sorte de beauté, mais les « cas » de passion sont infiniment rares, et on peut presque la comparer à ces fantômes dont parlent beaucoup de gens et que personne n’a vus. La plupart du temps, cette éloquence dont on lui fait honneur n’est qu’une rhétorique dont on se sert pour en parer de pauvres divertissemens où elle n’a aucune espèce de part. Prendre un amant peut être dans la vie d’une femme un épisode dont on ne méconnaît pas l’importance, mais il s’en faut que ce soit l’éclatante manifestation de la noblesse de son âme. Entre ses aspirations idéales, ses vagues rêveries, ses souffrances de femme