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LA MORT DES CHÊNES


Le fer inexorable a fait son œuvre impie
Dans le temple autrefois vibrant d’hymnes confus ;
Sur l’autel dévasté gisent les sombres fûts,
Et la grande forêt mystérieuse expie
Quelque crime commis dans ses rameaux touffus.

D’un sacrilège obscur la forêt fut complice,
Puisque les bûcherons sont venus, inhumains
Et sinistres, la hache ou la cognée aux mains,
Préparer froidement ce monstrueux supplice,
Et réserver aux bois ces tristes lendemains.

Avec les troncs couchés la frondaison s’étale,
Et les chênes, malgré leurs ongles souterrains
Et leurs torses géans plus durs que les airains,
Sont tombés sous les coups de la horde brutale,
Mais, jusque dans la Mort, semblent des souverains.

La sève lentement saigne de chaque plaie,
Et l’arbrisseau timide, ayant vu choir l’aïeul,
Devant le ciel béant tremble et se sent plus seul,
Et le brouillard glacé que nul vent ne balaie
Les enveloppe tous d’un funèbre linceul.

Et, tandis que, plaintive et morne, passe l’heure,
Et que pèse partout un silence pareil
Au calme du suprême et ténébreux sommeil,
Plus d’un frère épargné, dans la bruine pleure
Sur ceux qui jamais plus ne croîtront au soleil.

LEONCE DEPONT.