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d’une lettre qu’il écrivait à Jean Bourdelot (1er janvier 1635) : « Enfin, nous sommes tous hommes, et difficilement pouvons-nous marcher si droit que ceux qui nous regardent ne nous voient ployer çà et là plus qu’il ne nous semble. Et crois qu’il n’y a rien de meilleur que de louer en un chacun le bon zèle et ce qu’il y a de plus louable, et puis excuser le reste au mieux que possible, et me suis bien trouvé de le pratiquer ainsi, étant résolu de continuer de ce train tant que je pourrai. » Il avait d’ailleurs coutume de dire « qu’il faut toujours mesurer à son aune ceux qu’on aime. » Aussi, avec Peiresc, on vit au centre d’une société exquise ; on sent bien, il est vrai, les jalousies, les ambitions, les susceptibilités qui couvent ou s’agitent confusément sur les confins de ce monde choisi, mais, tenues en respect par sa droiture et sa bonté, elles n’osent se manifester devant lui.

L’hospitalité d’un pareil homme devait être délicieuse et tous ceux qui l’ont goûtée sont unanimes à en célébrer les douceurs. Mais c’est à Belgentier surtout qu’elle s’exerçait le plus largement et c’est dans ce cadre familier qu’on aime à replacer cette aimable figure, comme en son vrai milieu. Il est là bien chez lui et si heureux qu’il communique aux autres son bonheur. Très simple et très sobre pour lui-même, il ne ménage rien pour faire fête à ceux qu’il reçoit « dans sa petite maison champêtre. » Alors qu’il mange à peine et se contente chaque jour d’une chétive pitance de mouton bouilli, un de ses hôtes, Bouchard, parle avec enchantement de la grasse cuisine de Belgentier, des bonnes truites et des fins chapons dont la table est servie. « L’enclos n’est pas fort grand, dit-il, resserré entre des montagnes… et le bâtiment n’est pas somptueux, mais commode, de sorte qu’il y a toujours un appartement pour les étrangers. » Les visiteurs s’y succèdent sans relâche. Ce sont tantôt des grands seigneurs partis en pèlerinage, comme le nonce du pape, le cardinal Bichi, évêque de Carpentras, et le maréchal de Vitry « qui s’en va mener Mme la Maréchale et MM. leurs enfans à la Sainte-Baume ; » c’est encore le poète Saint-Amand, ou bien le descendant d’une vieille famille provençale, l’orientaliste Galaup de Chasteuil, qui fait un assez long séjour à Belgentier, avant d’aller vivre en ermite sur le Mont Liban où il meurt en odeur de sainteté. A défaut de Rubens que Peiresc aurait si vivement désiré y attirer « pour l’y gouverner quelques jours, » c’est encore Claude Mellan, et surtout le bon Gassendi, chanoine théologal de la cathédrale de Digne, qui, toutes les fois