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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/40

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36 REVUE DES DEUX MONDES.

Sans perdre un mot des propos échangés, M. Desjoberts rongeait son frein en silence, Paulette et le commandant Le Dantec s’étaient attablés près de M. Pontal. Tout en dépêchant leur dîner, ils racontaient au professeur les incidens du voyage, le curieux spectacle de la procession et la variété des costumes. Celui-ci les écoutait machinalement, mais son esprit était ailleurs. Chaque fois que, dans son récit, Paulette faisait allusion à l’escapade de Tonia et de Lucile, il épiait avec inquiétude la physionomie et les moindres mouvemens de son gendre. Il redoutait que Desjoberts, à bout de patience, n’éclatât tout à coup et ne se laissât aller à quelque algarade en public. A la fin, M me Pontal, énervée, jeta sa serviette sur la nappe et se dirigea vers la sortie. Au même moment, le mari de Tonia se leva et suivit sa belle-mère. Il la rejoignit sur la terrasse déjà envahie par l’obscurité.

— Je renonce, murmura-t-il d’une voix sourdement rageuse, je renonce à attendre le retour de votre fille... Les propos que je viens d’entendre m’ont suffisamment édifié ; je sais à quoi m’en tenir sur les écarts de conduite de ma femme et sur la façon dont elle est jugée par votre entourage... Je pars demain matin pour Camaret où j’ai promis de passer la journée avec un ami ; mais je reviendrai à Morgat, le soir avant six heures... D’ici là, vous aurez le temps de réfléchir et de communiquer à M me Tonia mon ultimatum : ou la soumission ou le divorce... A elle et à vous de choisir...

Là-dessus, il la quitta sans attendre une réponse et rentra à l’hôtel.

M me Pontal se mit à arpenter la terrasse dans toute sa longueur. Bien qu’elle eût naturellement l’humeur combative et qu’elle ne se laissât pas facilement désarçonner, elle se sentait en ce moment fort troublée et mal à l’aise. Depuis quelques jours, le guignon la poursuivait : d’abord, l’échec de sa conférence de Brest ; puis la sotte équipée de Tonia et de Lucile, que venaient compliquer les exigences inattendues et mortifiantes de Desjoberts ; enfin, comme dernière conséquence, des difficultés matérielles et des ennuis d’argent dont elle ne savait comment sortir... Elle se trouvait en un complet désarroi et se creusait en vain la tête pour inventer une solution... Si seulement elle avait pu au préalable entendre Tonia et Lucile, et se concerter avec elles !... La nuit était tout à fait venue. Appuyée au parapet, M mo Pontal tendait le cou vers la route enténébrée et essayait de surprendre au loin quelque roulement