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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/377

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conquièrent leurs droits. Ici, les principes de justice sociale, d’égalité, de liberté, tombés d’un ciel inconnu, ne répondaient pas plus aux besoins profonds des esprits que jadis l’usage importé du tabac n’y satisfaisait une aspiration du cœur. Je ne veux point dire qu’ils soient inutiles à la grandeur d’une nation. Mais, pour en tirer autant de gloire que de profit, encore faut-il les avoir voulus et mérités. Leurs bienfaits n’apparurent point aux Japonais comme la récompense d’un vénérable effort. Les classes longtemps sacrifiées y goûtèrent l’heureux caprice d’une vague providence. Un Japonais disait un jour devant moi : « C’est une bien belle chose que la civilisation : depuis que nous -l’avons, notre climat s’est adouci ; les hivers sont moins neigeux et moins durs. » Sa naïveté n’étendait point jusqu’aux âmes l’initiative de cette clémence dont il sentait confusément le bénéfice. Et, de fait, les âmes n’en furent point responsables.

Cette conception d’une vie plus humaine, cet équilibre des droits et des devoirs où nous arrivons péniblement par des routes escarpées et jalonnées de calvaires, les Japonais pensèrent y atteindre à vol d’oiseau. Ils ne demandèrent à notre science et à notre philosophie que des applications matérielles et des avantages immédiats. Les idées que nous aimons moins encore pour notre contentement que pour leur beauté, ils crurent en faire, sans amour, leurs filles adoptives et leurs servantes. Et surtout, — car ce fut peut-être à l’origine l’unique but de leur politique, — ils s’imaginèrent qu’elles leur livreraient le défaut de notre cuirasse, le secret d’une faiblesse qu’ils ne discernaient pas et dont leur expérience nous tiendrait en respect. Un jour, au Parlement, comme des orateurs citaient, à l’appui de leur opinion, Rome, la Grèce, la Révolution française, l’histoire américaine, un député impatienté s’écria : « Citez donc des exemples japonais ! » Il avait raison ! Mais les orateurs n’avaient pas tort, bien empêchés de fonder leur thèse moderne sur le passé du Japon. Liberté, justice, respect des droits de l’individu, idéal de l’Occident ! « Nous ne te chercherions pas, si nous ne t’avions pas trouvé. » Les Japonais ne l’ont pas trouvé, nous le leur avons apporté ; maintenant, bon gré mal gré, ils le cherchent !

Comment ? A tâtons, sans méthode, avec de bizarres alternatives, de la bonne manière peut-être, si l’on juge que l’idéal d’une nation, avant de se préciser dans la conscience de ses guides, doit germer et mûrir dans l’inconscience de son peuple. Depuis