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gouverne l’archipel ; ils en écrivent de leur sang l’histoire et la légende ; ils en font l’unité morale et la grandeur. Le sabre qui pend à leur côté est « leur âme vivante. » Tout ce que la civilisation japonaise a enfanté de désintéressement et de délicatesse s’incorpore à leur définition. Alors qu’on discute sur les doléances publiques et les réformes du gouvernement, ils se réservent dans son intégrité solennelle le privilège de s’ouvrir le ventre. Au fort d’une révolution, les partis se préoccupent de vivre ; eux, ils exigent qu’on leur garantisse avant tout l’impérieux devoir du suicide. Pauvres gens ! La mollesse des daïmios a relâché leur ancienne ferveur d’obéissance ; mais leur cœur reste lié aux intérêts du clan ; leur pensée ne quitte pas l’emplacement du château féodal et bat de l’aile autour du temple désaffecté. Ces révolutionnaires n’ont qu’un désir : la stabilité. Ils acceptent qu’on remanie l’état social à la condition toutefois qu’on lui imprime du premier coup une face immuable. Le plus grand d’entre eux, Saïgo de Satsuma, élabore un programme politique où il réclame « un système de gouvernement qui n’ait pas besoin d’être changé d’ici mille ans. »

Sauf quelques princes, les hommes au pouvoir sont sortis de leur rang : les Okubo, Kido, Ito, Okuma, ces parvenus, appartiennent aux clans du Sud ; mais leur connaissance de l’Europe, leur patriotisme, leur ambition les ont déracinés. Le silencieux Okubo, petit samuraï de Satsuma, ennemi privé de Saïgo, semble comme le dépositaire enrichi des longues économies d’intelligence que cette province a faites. Ils comprennent que la patrie moderne ne peut s’organiser sans une armée nationale. L’enrôlement des marchands et des campagnards sous le même drapeau que de nobles volontaires tue dans son principe même l’ordre des samuraïs.

Privés de leurs sabres, réduits à une pension qu’on s’empresse de liquider, dupes encore dupées, exploités par des politiciens qui spéculent tour à tour sur leur ignorance et leur fierté, les malheureux tâtèrent vainement de la rébellion. Saïgo, masque fermé, lourde tête au cou de taureau, remplit les montagnes de Kiushiu d’un sanglant anachronisme. Mais ces hommes, séparés par leurs barrières féodales, n’auraient su vaincre des troupes pour qui les frontières intérieures n’existaient plus. Ils durent entrer dans le pacte de la cité nouvelle. L’empereur inaugurait des chemins de fer ; les journaux se multipliaient ; le vulgarisateur des nouveautés occidentales et surtout américaines, Fukusawa, après avoir publié