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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/36

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32 REVUE DES DEUX MONDES.

— Je vais vous le dire tout de suite, répliqua sèchement M. Desjoberts, en jetant son chapeau sur une chaise et en tirant de la poche de son veston un journal qu’il déplia presque sous le nez de sa belle-mère ;... savez- vous ce que c’est que ça ?

— Je ne m’en doute nullement, repartit M me Pontal dédaigneuse.

— Eh bien ! madame, c’est la Gazette de K..., le principal journal de la ville où j’ai été nommé professeur au lycée ; j’y ai trouvé, reproduit, un article de la Dépêche de Brest, qui rend compte d’une représentation théâtrale donnée à Morgat,il y a huit jours, et j’y ai lu ceci...

Il ajusta son pince-nez, déblaya rapidement le préambule de l’article, puis, comme s’il dictait un devoir à ses élèves, pesa sur chaque mot, lorsqu’il arriva au passage suivant : « L’interprète de la Reine Dahut serait, nous a-t-on affirmé, la fille de M me Laure Pontal, Yauthoress féministe bien connue, et elle appartiendrait au monde universitaire par son mari, professeur de seconde dans un lycée de province... M me Tonia D... a joué le rôle scabreux de Dahut avec un accent de sincérité, une grâce exquisement perverse... Après la représentation, un souper au Champagne a réuni tous les acteurs et leurs amis... »

— Vous comprenez, continua-t-il sarcastiquement, en froissant le journal, combien j’ai dû être enchanté d’apprendre avec toute la ville que ma femme, la femme d’un professeur au lycée, s’exhibait en public sur les planches et soupait avec des cabotins ! . . . Vous voyez d’ici le reluisant prestige que cela me donne aux yeux de mes supérieurs, de mes collègues et de mes élèves !...

— Permettez, monsieur, interrompit M me Pontal avec hauteur, vous oubliez que votre femme est majeure et maîtresse de ses actions... Nous n’avons eu à approuyer ni à désapprouver le fait dont vous vous plaignez... Tonia a agi d’après ses propres impulsions et il est dans mes principes de ne pas entraver l’exercice de sa liberté.

— C’est juste, riposta Desjoberts, avec un redoublement d’ironie rageuse, je connais vos principes et je les apprécie à leur valeur !... Aussi avais-je tout d’abord l’intention de m’expliquer avec votre fille, mais elle court la prétentaine, selon son habitude. On ne sait quand elle rentrera et je me vois forcé de m’adressera vous pour lui notifier mes griefs et mes résolutions... Car, moi aussi, j’ai des principes : j’ estime que la femme doit