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travaillent furieusement sur des notions élémentaires, mais leur déduction a ceci de bizarre qu’elle les vide bien plutôt qu’elle ne les enrichit. Ils les creusent, les ouvragent, les sculptent, les cisellent, les pointillent, leur donnent une étrange figure, jusqu’à les rendre méconnaissables. Cependant elles restent toujours élémentaires. Il en est de leur morale comme de leurs maisons, dont ils ont compliqué de mille petites précautions et de détails infinis la structure toute primitive, comme de leurs appartemens où un art fantastique se mire sur d’humbles nattes et flamboie sur des troncs à peine écorcés. Pénétrez dans leurs âmes : elles sont aussi neuves, aussi rudes que celles des héros d’Homère. Mais, entre deux instincts qui sentent encore la forêt natale, vous y verrez une image précieuse, délicate ou bouffonne, une chimère éclatante, l’œuvre d’une société dont l’esprit, parfois las d’imiter la nature, ne se divertit plus qu’à la défier.

L’amour de la gloire s’y installa en tyran et s’exalta d’une solitude qui le laissait en tête à tête avec la mort. La politesse des cours princières ne put se maintenir au milieu de ces hommes vindicatifs et vaniteux qu’en les astreignant à l’exactitude des formes les plus incommodes. Ses répressions morales se tournèrent en contraintes physiques. Elle emprisonna les guerriers dans des vêtemens où leur corps était comme perdu. Les manches tombantes paralysaient la violence du geste ; les pantalons si larges, et d’une telle longueur que l’homme qui marchait dedans semblait se traîner à genoux, ne permettaient plus ni l’assaut, ni la fuite. L’ampleur de ces voiles désarmait les individus, élevait entre eux des barrières infranchissables de soie légère et bruissante. Et les prêtres bouddhistes mirent à la mode la cérémonie du thé. On apprit à faire une tasse de thé comme on célèbre un mystère, avec des évolutions rythmiques, des gestes d’hiérophante, des incantations silencieuses, une lenteur qui couve des miracles. Les femmes ne furent pas seules à se prêter aux observances de ce rituel. Les hommes d’armes y apprirent la patience et la mesure. La chambre où l’on officiait devant un brasero et où une simple bouilloire s’entourait des mêmes attitudes recueillies qu’un baquet magique ; ce fut, Dieu me pardonne, leur Hôtel de Rambouillet !

D’ailleurs, leurs tueries n’avaient point étouffé en eux le goût du madrigal. L’extrême simplicité de leur prosodie facilitait l’inspiration poétique. On leur avait enseigné de bonne heure à