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l’empereur et l’impératrice devaient paraître aux réjouissances, et depuis quinze jours tous les quartiers de la ville bourdonnaient comme des ruches en travail. Les Japonais, grands amateurs de cocagnes et de frairies, excellent dans l’ordonnance des divertissemens qui furent si longtemps pour eux les seules occasions d’exercer leur initiative. Cette fois, la solennité ne flattait pas seulement leur goût du plaisir ; elle surexcitait la fierté nationale. Les journaux et les revues préparaient des numéros exceptionnels où économistes, politiques, écrivains, professeurs, exposeraient le bilan des trente dernières années. Le peuple japonais, arrêté un instant au milieu de sa course, allait tourner la tête et mesurer le chemin parcouru. Et, comme pour lui rendre plus sensibles ses incroyables progrès ou son effrayante dérive, on avait imaginé de représenter par la ville, dans un défilé de chars et de cavalcades, un de ces cortèges de daïmio qui naguère déroulaient sur les routes leur pompe extravagante.

Cette résurrection du passé agitait la foule japonaise. Les geishas s’étaient fait couper les cheveux afin de revenir à la coiffure des belles d’autrefois, et leurs amans leur avaient payé des vêtemens de pourpre aux formes anciennes qu’elles étrennaient déjà sous les auvens de leurs rues étroites. Durant la semaine qui précéda la fête et que trempèrent des pluies battantes, le vieux Japon erra solitaire ou par groupes à travers les marécages de la ville. Et, comme les Japonais ne sauraient même plus évoquer leur histoire d’hier sans y mêler quelques souvenirs d’Europe, à côté de guerriers fantastiques aux éventails de fer, cheminait un petit bonhomme culotté de blanc et sanglé d’une tunique rouge, qui nous avait emprunté ce costume d’écuyer forain pour mieux représenter la corporation des tailleurs.

Le jour, le grand jour, se leva pluvieux ; mais, vers huit heures, le soleil perça dans un ciel d’orage. Au pied de l’invisible palais impérial, un pavillon de bois, couvert de chaume, tapissé de branches vertes, se dressait avec son antique et rustique élégance entre deux ailes de tribunes. Un écran doré et des fauteuils en velours nacarat y attendaient l’empereur et l’impératrice. En face, sous des tentes, la jeunesse des Écoles formait une masse compacte, et le peuple de Tokyo remplissait l’énorme emplacement de l’ancienne cour shogunale.

A dix heures, des salves éclatèrent, et, précédés d’un trot de cavaliers qui brandissaient le drapeau japonais, les carrosses de