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frères, et qu’ils avaient vécu jusque-là sur un pied d’étroite familiarité. Il fallait marquer la différence des rangs, et cependant ne pas l’exagérer. Dangeau et Breteuil se complaisent à nous expliquer les minuties d’étiquette auxquelles on s’arrêta. Le Roi, comme c’était sa coutume pour les affaires importantes, se mêla des moindres détails. Il régla lui-même la route, nomma le nombre des brigades de gendarmes, de chevau-légers, de mousquetaires gris et noirs qui devaient former la garde pendant la route. Il donna en outre six-vingts de ses gardes du corps, soixante pour suivre Sa Majesté Catholique et soixante pour les princes ses frères. Il décida que le roi d’Espagne mangeroit toujours seul, « à cause de la difficulté du fauteuil, » et qu’il assisterait également seul à la messe, « à cause du carreau [1]. » Aux réceptions, ils ne seraient jamais assis ni les uns ni les autres. Mais, les cérémonies publiques exceptées, les trois frères devaient vivre ensemble, et il leur était permis, entre autres, de manger dans le même carrosse.

Louis XIV désigna également les personnes qui devaient faire partie du voyage. Le duc de Beauvillier, en sa qualité d’ancien gouverneur des trois princes, devait exercer le commandement général. Le maréchal de Noailles devait le suppléer en cas de nécessité, car, le duc de Beauvillier relevant de maladie, on craignait qu’il ne pût suivre la route jusqu’au bout. En plus de ceux qui devaient, comme Louville, accompagner Philippe V jusqu’à Madrid, plusieurs jeunes gentilshommes des plus élégans étaient désignés pour faire nombre, entre autres le comte d’Ayen, le propre neveu par son mariage de Mme de Maintenon, qui savait, en toutes circonstances, assurer une place à quelqu’un de ses protégés. Une troupe de musiciens accompagnait les princes pour les délasser en route, ce qui dut faire grand plaisir au duc de Bourgogne, grand amateur de musique. En revanche, aucun précepteur n’était de la troupe, ce qui ne laissait point d’augmenter la joie du duc de Berry.

Toutes choses étant ainsi réglées, le départ des princes s’effectua le 4 décembre. La veille du départ, la duchesse de Bourgogne avait été rendre visite au roi d’Espagne, qui la reçut sans cérémonie, dans ses appartemens particuliers. Il y eut, au cours de

  1. Suivant l’étiquette de la Cour, seul un souverain avait droit à un Fauteuil pour dîner et à un carreau sur la banquette où il s’agenouillait à la messe. Le roi d’Espagne avait eu un fauteuil aux dîners de Versailles et un carreau à la chapelle ; mais, au cours du voyage, on ne voulait sans doute pas trop marquer l’inégalité entre ses frères et lui.