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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/32

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28 REVUE DES DEUX MONDES.

rieurement les paroles d’amour qu’Hervé lui avait chuchotées à l’oreille pendant le passage de la procession. Son cœur se gonfla d’espoir et de tendresse, et avec un joyeux accent de conviction elle s’écria :

— Oui, j’ai confiance dans l’avenir !

Ils étaient arrivés à un point où la route dominait les découpures de la baie. Par-dessus les prés et les bois en pente, dont le crépuscule veloutait les verdures plus foncées, on voyait la mer encore empourprée des reflets du couchant, et les reliefs lilas de la côte qui s’allongeait jusqu’au pan coupé de la pointe du Van. Le ciel s’embrunissait autour d’eux, et, du côté de l’occident, les premières étoiles pointaient dans un azur couleur de turquoise. Le commandant était redevenu silencieux ; il aspirait à pleines narines l’air frais du soir : ses bleus regards mélancoliques semblaient noyés dans une rêverie profonde.

— Je vous ai fatigué de mon bavardage, hasarda « la petite dernière, » en croyant deviner dans ce mutisme prolongé un sentiment de lassitude.

Il se tourna vivement vers elle :

— Non, non, protesta-t-il , vous m’intéressez infiniment, au contraire !... Excusez-moi ; le pays où nous sommes m’avait tout à coup plongé dans une mer de réminiscences... Je me souvenais qu’autrefois, quand j’étais tout jeune et alerte, j’avais parcouru à pied cette même route par une soirée semblable... Moi aussi, alors, j’avais confiance dans l’avenir ; je regardais ces mêmes étoiles se lever, je respirais à pleins poumons ces mêmes odeurs éparses dans l’air, et je chantais à gorge déployée un refrain de ce temps-là..., un air <K Orphée aux Enfers, qui vous paraîtrait fort trivial et qui, pour moi, évoque avec un singulier charme mes années printanières...

Il sourit et, d’une voix encore très juste, fredonna : « Si j’étais roi de Béotie !... »

— C’est ridicule, n’est-ce pas ? Une vieille barbe comme moi ! Mais, tenez, au moment même où je chante ce refrain, je suis le jouet d’une hallucination... Il me semble être revenu au temps où je cheminais à pied sur cette route, alors que j’achevais ma seconde année au Borda... Que voulez- vous ? quand on a bon pied, bon œil, on ne se sent pas vieillir, on se croit toujours jeune... Ce n’est que lorsqu’on regarde ses contemporains qu’on s’aperçoit des désagréables symptômes de la vieillesse..,