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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/30

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26 REVUE DES DEUX .MONDES.

rancunes étaient vives, elles ne duraient guère. Peu à peu elle subit à son insu l’influence de cette magnifique soirée d’août, si limpide, si colorée, si imprégnée de rustiques parfums apaisans. D’ailleurs, n’emportait-elle pas du pardon une joie intime qui devait facilement triompher de sa mauvaise humeur passagère ? La délicieuse chanson de l’amour qui commence résonnait en elle comme une matinale musique d’alouette. Elle était heureuse ; le bonhfur la rendait indulgente et elle éprouvait le besoin d’épancher au dehors l’allégresse qui l’inondait. La vue d’une bande de petits gars bretons qui s’égaillaient autour du panier en tendant la main, puis se bousculaient à terre pour ramasser les sous que leur jetait Le Dantec, ramena soudain le rire sur ses lèvres.

— A la bonne heure, dit le commandant, la gaieté vous revient... A vous voir si pensive, je craignais de vous avoir contrariée en vous séparant de vos sœurs... Vous les aimez beaucoup ?


— Ou...i, assez !... Pourtant, vous savez, nos caractères ne sympathisent pas à l’excès. Tonia est trop personnelle, et Lucile trop insouciante pour mon goût. Au fond, je crois que je n’ai pas le sentiment de la famille, et quelquefois je me demande si je ne suis pas une fille dénaturée... Il n’y a que papa que j’aime énormément, ... sans doute parce qu’il est le seul qui s’occupe de moi, et parce qu’il serait très malheureux, si je lui manquais. Les autres...

— Les autres ?...

— Les autres prendraient leur parti très philosophiquement, si je venais à disparaître.

— Vous voyez les choses bien en noir, à dix-huit ans !

— Que voulez-vous ?... L’habitude de vivre avec des gens plutôt mûrs ! Mes sœurs me tiennent volontiers à l’écart et je passe mon temps en compagnie de papa,... qui n’est plus jeune.

— Plus jeune ! se récria le commandant, avec une légère grimace, quel âge a donc M. Pontal ?

— Cinquante-quatre ans.

— Et vous trouvez cela vieux ! murmura Le Dantec, tandis qu’une teinte de désappointement assombrissait ses yeux bleus. Paulette observa le rembrunissement du visage de son interlocuteur, et, réfléchissant qu’il avait au moins cinq bonnes années de plus que son père, elle crut devoir réparer son étourderie en ajoutant :