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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/27

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LA PETITE DERNIÈRE, 23

— Ma parole ! ajoute un magistrat, ils ont l’air de jeunes mariés.

— Ils le sont peut-être déjà ! ricane le sous-préfet... Rivoalen et Paulette sont descendus à leur tour du break.

— La procession va sortir, insinue Hervé, et j’aperçois là-bas le vieux Le Dantec qui semble vous chercher. . . Si nous le semions dans la foule, voulez-vous ?

— Ce sera de l’ingratitude, objecte « la petite dernière, »car, si je suis ici, c’est à lui que je le dois...

— Bah ! il a déjà eu la chance de voyager ce matin avec vous ; il a reçu sa récompense et doit se tenir pour satisfait... Venez ! je suis de l’avis des Anglais : Two is a compam/, three is none. ■£ A deux c’est parfait, à trois on se gêne... Paulette a été trop longtemps privée d’une bonne causerie intime avec Rivoalen ; elle a trop souffert d’être exclue de la partie de Douarnenez, pour ne point accéder au désir de son compagnon. Elle le suit docilement, et ils se glissent à travers les rangées de curieux qui se pressent aux entours de l’église. Ils gravissent lentement la pente de la colline, au long de laquelle des banderoles bleues et blanches indiquent la route que parcourra le cortège. De là, ils peuvent embrasser du regard les foules houleuses, les tentes dont le vent agite les toiles grises, et la lande verte où des groupes épars mettent des taches de couleurs vives. Déjà les premières bannières multicolores émergent du porche et se balancent en pleine lumière. Entre une double haie de coiffes neigeuses, la procession serpente au revers de la colline ; des cantiques murmurés à mi-voix emplissent l’air tiède d’une rumeur confuse, semblable à un bourdonnement d’abeilles. Les touristes se coudoient pour s’approcher du défilé et braquent leurs Kodaks de façon à saisir au passage un des pittoresques détails de la procession. Les cloches carillonnent à toute volée. Voici les filles en robe blanche sur deux rangs, puis, cierge en main, une longue file de messieurs prêtres. Des roulemens de tambour résonnent ; deux Bretons en veste bleue et en braies, ayant gardé, selon la mode d’autrefois, leurs longs cheveux gris flottans sur l’épaule, battent énergiquement une vieille marche du temps des Chouans. Ils précèdent la châsse d’or de sainte Anne, portée par quatre robustes femmes vêtues de robes richement brodées de fleurs d’argent. Sous le soleil, les dorures et les gemmes de la châsse jettent des étincelles. Des grappes de