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ANNIBAL CARRACHE.

du cardinal, et recevait un traitement mensuel : c’était se mettre à la discrétion de son puissant patron. Voici d’autre part un extrait du Journal du voyage du cavalier Bernin en France rédigé par M. de Chantelou : « Je lui ai dit, écrit Chantelou, en parlant de Bernini que l’injustice et l’ignorance prévalaient souvent à Rome : que l’on en avait eu une preuve au traitement que reçut Annibal Carrache, pour récompense de son ouvrage du palais Farnèse, qui est sans doute le plus beau qui soit à Rome après ceux de Raphaël et qui, dans le temps qu’elle fut peinte, ne pouvait valoir moins de 20 000 écus, et dont il n’eut néanmoins pour tout payement que cinq cents écus d’or, sans parler de l’injure qui lui fut faite, préférant à lui qui a été incomparable, les barbouilleurs, quand il fut question de peindre la salle à qui Clément VIII a donné son nom. L’abbé Bulti a dit qu’il pensa devenir fou du traitement qu’il avait reçu au sujet de cette galerie, que le cardinal Farnèse lui ayant une fois mandé qu’il allait chez lui le voir, il répondit à cette ambassade qu’il viendrait quand il voudrait, que la porte de devant serait ouverte, mais qu’il sortirait par la porte de derrière, et en même temps qu’il le verrait arriver. » Ce passage indique suffisamment que la ladrerie du cardinal Odoardo était restée légendaire. D’autres traits de la vie de ce dignitaire de l’Église semblent d’ailleurs attester qu’il n’avait pas hérité la libéralité proverbial de son grand-oncle. On admettait à Rome, au XVIe siècle, qu’Annibal était tombé dans une humeur noire qui aurait abrégé ses jours. Malvasia rapporte qu’après l’achèvement de la Galerie, le cardinal Farnèse voulut lui faire peindre, dans la salle des gardes de son palais, les faits et gestes de son père, le duc Alexandre. Annibal aurait également reçu de son patron l’offre séduisante de refaire les fresques de l’église du Gésù. Fatigué, dégoûté, le peintre aurait opposé à ces propositions un double refus.

Une curieuse correspondance échangée entre le duc de Modène et son agent à Rome, répand quelque lumière sur les dernières années d’Annibal. Elle a pour nous l’avantage inappréciable d’établir avec évidence quelle était exactement la situation faite au grand artiste dans la ville des papes. Les lettres dont il s’agit sont encore inédites. On les conserve dans les archives de l’État à Modène. Elles commencent en janvier 1604 et se poursuivent jusqu’au mois de mai 1607. Carrache y est uniformément qualifié de « peintre du cardinal Farnèse. » Le cardinal, en parlant de lui, dit : mio pittore ; il lui donne des ordres. Donc, à n’en pas douter,