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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/199

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ANNIBAL CARRACHE.

l’étalage des couleurs éclatantes si chères aux Vénitiens qu’il avait étudiés chez eux, n’a même pas recherché l’applaudissement de la foule par le moyen des contrastes à la mode. Jusqu’au bout, il prétendit rester fidèle au mode qu’il avait adopté.

Telle est la galerie Farnèse. Bellori attribue aux peintures un sens allégorique qui échappe au vulgaire. Il est pour certains critiques d’inexplicables grâces d’état : il ne leur en coûte rien pour prêter à un ouvrage d’art une portée que nul ne soupçonnait et à l’artiste des intentions qu’il n’a jamais eues. Dans les enfans ailés qui se détachent sur le ciel bleu aux angles de la voûte, Bellori discerne la source vive d’où dérivent les autres compositions. C’est l’Amour céleste qui lutte contre l’Amour terrestre, allégorie que le peintre aurait empruntée à Platon pour en tirer, comme d’un thème inépuisable, d’instructives variations de philosophie et de morale. Là où le commun des visiteurs n’aperçoit que des formes plastiques, l’ingénieux archéologue démêle un plaidoyer en faveur de la vertu. Sa perspicacité découvre partout des apologues, aussi bien dans les amours de Jupiter que dans les aventures de Galatée et de l’Aurore. La fureur du cyclope sert à relever les fâcheux effets de la jalousie ; la Bacchanale ne procède que du désir de mettre les ivrognes en garde contre leur détestable passion. Ainsi les scènes les plus libres, les compositions les plus profanes constitueraient simplement de hardis stratagèmes imaginés par le peintre, dans la louable intention de corriger les mœurs de ses contemporains. Bellori avoue, il est vrai, qu’Annibal ne s’est pas montré aussi logique dans la Galerie que dans le Cabinet, et il ajoute avec regret que Carrache s’est attaché au lieu plus encore qu’à son sujet. Réjouissons-nous de ce qui chagrinait le docte critique. Si Annibal eût été contraint une seconde fois de suivre pas à pas la voie tracée par les beaux esprits de son temps, il aurait encore plus misérablement échoué que la première. Mais il fit valoir, selon toute apparence, les exigences décoratives pour échapper à un contrôle indiscret. La grandeur de l’entreprise assura l’indépendance de l’artiste. En présence d’un ouvrage aussi vaste et partant aussi compliqué, les donneurs de conseils durent hésiter et perdre leur belle assurance. Annibal satisfit peut-être leur vanité en recourant dans certains cas à leur érudition. Il pouvait les consulter sans péril sur le choix des sujets et la convenance de certains détails. Il se réserva d’ordonner les scènes à sa guise et de les distribuer selon sa fantaisie, quitte