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d’un peintre de talent, Méduse, par exemple. Des imperfections de dessin surgissent çà et là. Comparée au corps, la tête de l’Hercule au repos est si petite, que Carrache semble avoir adopté pour cette académie le canon de Lysippe. Les mains que Méduse tend en avant, dans un mouvement de terreur, font invinciblement penser aux mosaïques byzantines. Il n’est pas jusqu’aux stucs simulés qui ne pèchent par leur lourdeur. On les admirait, au seicento, parce que les motifs suggèrent l’illusion du relief ; mais l’art ne peut pas se contenter de ces artifices de trompe-l’œil. On admettra difficilement aujourd’hui que les rinceaux en grisaille constituent des modèles d’élégance et que les personnages en cariatides aient leur raison d’être au sommet de la voûte où, avec la meilleure volonté du monde, on ne découvre pas ce que leurs épaules pourraient bien soutenir.

Je ne trouve aucune excuse valable à ces étranges imperfections. Il est certain qu’Annibal fit de très réels progrès en copiant les marbres antiques ; on chercherait vainement, toutefois, l’académicien des Desiderosi dans le peintre du Cabinet. Peut-être convient-il d’attribuer tout simplement la médiocrité des compositions à l’ingérence des profanes, des amateurs, dans le choix des sujets et dans l’ordonnance des scènes ? Rien n’empêche d’admettre que l’artiste bolonais se soit prêté à contre-cœur aux ingérences importunes des familiers du cardinal ; ou bien, s’il accepta leurs avis de bonne grâce, son génie lui refusait la faculté d’exprimer, à l’aide des couleurs, des idées aussi abstraites et de renfermer tant d’intentions dans une seule composition. Il eût fallu le cerveau d’un Poussin pour suivre Mgr Agucchi dans ses développemens ingénieux. Annibal ne portait pour tout bagage que sa simplicité : il échoua.

Le camerino terminé, Annibal se livra corps et âme à la tâche pour laquelle le cardinal Farnèse l’avait appelé à Rome. Il assumait sans contredit une lourde responsabilité en entreprenant de décorer la principale galerie du palais de Paul III. Ce n’est pas qu’il eût à redouter le voisinage des fresques de l’antichambre ; la médiocrité de l’œuvre de Salviati et des Zuccari ne pouvait contribuer qu’à rehausser la sienne. Mais les autres pièces, avec leurs proportions grandioses, leurs plafonds sculptés, leurs tapisseries éclatantes et toute une profusion de marbres antiques, composaient un appartement d’une rare magnificence, digne de l’édifice auquel le nom de San Gallo et de Michel-Ange est