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roman qu’à reprendre une de ses anciennes formes à lui, non pas assez éloignée pour être oubliée tout à fait. Le théâtre est devenu réaliste à la suite de Balzac, « naturaliste » à la suite de M. Zola et des Goncourt, ce qui, du reste, lui a peu réussi. Puis il n’a plus eu qui suivre, il n’a plus eu de guide dans le roman, et, depuis cinq ou six ans, il est très autonome. Or il a profité de cette autonomie pour être amusant, spirituel, un peu capricieux et désordonné ; mais voilà qu’il s’avise de redevenir historique ici et là, et voilà que ce sont les plus avisés de nos dramatistes qui reprennent cette voie ; et voilà que les pièces conçues dans cet esprit, Madame Sans-Gêne, Madame de La Valette, Paméla, marchande de frivolités, c’est-à-dire « Louis XVII, » Robespierre, n’ont pas une mauvaise fortune.

Autre symptôme, qui du reste, en même temps que symptôme, peut être considéré comme une « cause. » Le succès étourdissant et parfaitement mérité de Guerre et Paix de Tolstoï, le succès assez vif de M. Fogazzaro pour un roman d’anciennes mœurs locales, d’une part marquent que les esprits en Europe sont tournés de ce côté ou ne demandent qu’à s’y diriger, d’autre part ne sont pas sans avoir incliné dans cette direction les esprits mêmes des jeunes écrivains qui cherchent leur voie.

Ajoutez que la multiplicité des Mémoires historiques et la faveur avec laquelle le public les a accueillis depuis quelques années, non sans quelque engoûment même, qui a un peu émoussé le discernement, est un symptôme de plus. Les mémoires historiques ne sont pas autre chose que le roman historique lui-même. Le plus souvent, du moins. Quand le mémoire historique est écrit par un homme de premier rang, il est de l’histoire, il est un document pour l’histoire. Mettons cela à part. Mais quand, ce qui est le cas le plus fréquent, le mémoire historique est écrit par un homme de second ou de troisième ordre, qu’est-il donc ? L’histoire personnelle, individuelle, d’un homme mêlé aux événemens historiques et affecté de telle ou telle façon par les événemens. Et cela est la définition même du roman historique. Le roman réaliste, comme a dit très bien Stendhal, est un miroir qui se promène sur une grande route. Le roman historique est un miroir qui se promène à travers l’histoire. La perfection du roman historique est de donner au lecteur l’impression, l’illusion, si vous voulez, de mémoires écrits par un homme du temps.