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Quand l’humour est à lui-même son objet, il est sans portée. L’humour pour l’humour, l’humour à vide ; telle est la formule de nos humoristes. C’est elle aussi bien qui les met à l’abri de tout soupçon de méchanceté. Ce sont pour la plupart d’excellens garçons. Seulement ils ont le cerveau fait d’une manière spéciale. Regardez-vous dans certains miroirs : votre nez s’allonge, votre bouche s’élargit, vos sourcils se rapprochent : la caricature se fait d’elle-même. Le cerveau des humoristes est un de ces miroirs où la réalité se déforme. — Les humoristes sont-ils spirituels ? Mais depuis quand est-il nécessaire d’avoir de l’esprit pour faire rire ? Et l’esprit est-il toujours drôle ? Le rire est un phénomène en partie inexpliqué : on en ignore la nature, et on se contente de cataloguer les moyens qui le produisent. Les humoristes se sont proposé de mettre en œuvre l’ensemble de ces moyens ; il suffit qu’ils y aient souvent réussi.

Le groupe des humoristes, s’il faut en croire leur historien, est en train de se désagréger. Plusieurs de ceux qui en firent partie répudient une étiquette qui leur est devenue odieuse. M. Capus, M. Renard, prisonniers de l’humour, cherchent une porte de sortie. M. Grosclaude s’est fait colonisateur. M. Bernard et M. Veber se font vaudevillistes. Qu’importe ? S’il est à la veille de disparaître, le groupe des humoristes a existé ; ce qui est déjà bien joli. Il aura sa place dans l’histoire du rire. Ceux qui l’ont composé seront cités à leur rang après Eugène Chavette, Jules Moinaux, Henry Monnier, Sapeck et d’autres. Il y a eu de tout temps, en marge de la littérature, de bons compagnons dont les inventions plaisantes ont déridé leurs contemporains. Au XVIIe siècle, on les appelait les burlesques, les poètes de cabaret, et d’autres noms encore moins relevés. Nous n’avons plus aujourd’hui ni autant de liberté dans les mœurs, ni les coudées aussi franches. Notre société est organisée d’une façon plus étroitement régulière, et, pour tout dire, plus bourgeoise. Eux aussi, nos rieurs, ont dû s’embourgeoiser. Leur plaisanterie a moins de laisser aller, plus de prétention, plus de raideur ; elle s’est faite méthodique, elle s’est figée en procédés : elle est pénible. Ils sont rangés, ils sont laborieux. Et le titre d’humoristes, qu’ils se sont choisi, atteste chez eux, par sa saveur exotique et ses bonnes références littéraires, ce goût éminemment bourgeois : le goût du distingué.


René Doumic.