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fleur est la misérable aventure d’un jeune pleutre qui, admis dans l’intimité d’un ménage bourgeois, se livre à un essai d’adultère et à un commencement de viol.

C’est de la même veine réaliste que procèdent les Mémoires d’un jeune homme rangé de M. Tristan Bernard. Le jeune homme rangé, Daniel Henry, mène une existence pareille à celle de beaucoup de jeunes gens de la moyenne bourgeoisie. Il est fils d’un commerçant, connu généralement sous le nom de Henry-tissus, qui permet de le distinguer de son cousin Henry-pétrole. Son père essaie de lui faire prendre goût aux affaires. Daniel vient de temps en temps flâner au bureau, où son père l’accueille par des facéties de la force de celle-ci. « Permets, dit-il à un ami, que je te présente le haut patron, le commanditaire de la maison, M. Daniel Henry. Monsieur vient de temps en temps au magasin pour voir si nous travaillons bien et si tout va suivant son idée. Voulez-vous nous faire l’honneur de vous asseoir, monsieur le comte ? On va vous montrer les livres de la maison. » Daniel a un ami, Julius, qu’il rencontre le soir au café. « Pourquoi, chameau, n’es-tu pas venu ici hier soir ? — C’est ta faute, chameau, tu m’avais dit que tu n’étais pas sûr de venir. » Par l’entremise d’une amie complaisante, Daniel négocie ses fiançailles avec Berthe Voraud ; les deux fiancés échangent des : « M’aimez-vous ? — Je vous aime, » machinalement, comme on échange des Allô, allô ! au téléphone. Puis, ce sont les économies sur le bouquet, sur la bague, sur le trousseau, les inquiétudes respectives des deux familles sur leur situation financière, et tout le prosaïque manège d’un mariage sans enthousiasme. Le comique vient du parti pris d’apercevoir tous les menus détails de la réalité quotidienne et de n’apercevoir qu’eux seuls, de l’insistance à souligner tout ce qui est insignifiant et insipide. À coup sûr toutes ces niaiseries, toutes ces pauvretés, toutes ces sottises, tous ces riens vulgaires font partie de la vie. La question est de savoir s’il vaut la peine de les relever. L’humoriste est ainsi un naturaliste conscient de son œuvre, comme le romancier naturaliste était un humoriste sans le savoir.

En même temps qu’ils recueillaient, pour y trouver leur bien, les déchets des écoles littéraires finissantes, les humoristes subissaient certaines influences nouvelles. Celle, d’abord, de l’exotisme. Ils se sont moqués de cette manie comme ils se sont moqués de tout ; mais ils en ont eu, eux aussi, leur part. Cette invasion étrangère est un fait important et sans lequel toute une partie de l’histoire de la société française en ces derniers temps deviendrait inexplicable. Musique, peinture, objets d’art, littérature, romans, théâtre, philosophie, nous