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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/936

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Edmond de Goncourt était fier d’avoir inventé « l’écriture artiste. » Vainement tâchait-on de lui montrer que toutes les contorsions de cet ingénieux système tendaient au coq-à-l’âne comme à leur aboutissement logique. Mais savourez les descriptions et définitions que voici. La dinde : « Des grappes de colère lui pendent au bec. Elle a une crise de rouge. » La pintade : « C’est la bossue de ma cour. Elle ne rêve que plaies à cause de sa bosse. » Le paon : « Il relève sa robe à queue toute lourde des yeux qui n’ont pu se détacher d’elle. » La demoiselle : « Elle soigne son ophtalmie. D’un bord à l’autre de la rivière elle ne fait que tremper dans l’eau fraîche ses yeux gonflés. Et elle grésille comme si elle volait à l’électricité. » L’araignée : « Une petite main poilue, crispée par des cheveux. » Le papillon : « Ce billet doux plié en deux cherche une adresse de fleurs. » La puce : « Un grain de tabac à ressort. » De qui sont ces gentillesses ? De Mascarille ? Ou des frères de Goncourt ? Je les emprunte aux Histoires naturelles de M. Jules Renard. C’est que de l’extrême préciosité au style burlesque la transition se fait d’elle-même. Il n’y a pas de différence essentielle ; c’est, des deux côtés, un même jeu de métaphores outrées, un même abus du langage.

On n’a pas oublié les rodomontades des écrivains naturalistes. Ils s’étaient donné pour mission de dénoncer les platitudes de la vie et la médiocrité de nos âmes ; et par là leur œuvre ne pouvait manquer de comporter de salutaires leçons. Vainement tâchait-on de leur montrer qu’au lieu d’une copie de la vie, ils nous en donnaient une caricature, et que l’art réaliste, lorsqu’il n’est ni pénétré par un sentiment de pitié, ni relevé par une préoccupation morale, aboutit au comique. Les humoristes se sont chargés de reprendre la démonstration. Ils n’ont eu qu’à emprunter les procédés du roman naturaliste pour arriver à des effets de comique analogues à ceux que, vers le même temps, les auteurs du Théâtre-Libre produisaient dans la « comédie rosse. » Dans Poil de Carotte, M. Jules Renard nous conte les mésaventures d’un enfant disgracié, laid, gauche, et qui joue dans la famille le rôle de souffre-douleur. C’est Poil de Carotte qu’on envoie tout apeuré dans la nuit fermer la porte du poulailler ; c’est lui qu’on charge des besognes pénibles, comme de tordre le cou aux perdrix blessées ; c’est pour lui que sont les mauvais morceaux, les mauvais complimens et les taloches. Le chapelet de ses infortunes se dévide avec une impitoyable monotonie. Pas un mot, pas un trait ne nous laisse supposer que l’auteur prenne en pitié son pauvre héros. La parfaite insensibilité, l’absolue sécheresse du narrateur fait tout le comique morose de son récit. L’Écorni-