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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/935

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Cette vieille gaieté française, les humoristes en parlent avec un mépris sans bornes, ainsi qu’il est naturel, puisqu’ils aspirent à la remplacer. Ils lui reprochent d’être triviale et basse ; et, rien que d’y songer, ils en éprouvent un écœurement. Elle leur apparaît constituée essentiellement par la gauloiserie, la gaudriole, la gaillardise et la paillardise, et ils en poursuivent les plus désobligeantes manifestations à travers l’œuvre de M. Armand Silvestre. Celui-ci est pour eux le personnage représentatif ; ils incarnent en lui toute cette littérature pornographique qui, voilà une vingtaine d’années, commença d’envahir et de sabir nos journaux. Dans une fantaisiste Vie de Bill Sharp, qui est comme le programme des humoristes, M. P. Veber écrivait : « La gaieté de nos pères et d’Armand Silvestre est parmi les choses les plus fétides qui soient, étant donné qu’elle trouve ses meilleurs effets dans la scatologie, la pornologie et la gynécologie. » Et M. Acker ne manque pas de nous faire assister à un « enterrement de M. Armand Silvestre, » où les commis de rayons, les demoiselles de magasins, les vieux messieurs et les petits collégiens versent des larmes sincères sur la perte de celui qui leur fournissait leur quotidienne ration d’ordure. On ne peut qu’approuver ces énergiques protestations. Il faut applaudir à ces éclats d’indignation vertueuse. Ce qui risquerait d’en diminuer le prix, c’est que, chez les « auteurs gais » eux aussi, les malpropretés abondent. Eux aussi, les humoristes sèment leurs livres d’épisodes répugnans, d’allusions déplacées, de sous-entendus grivois, de détails grossiers et de termes indécens. Ils ne se les permettent qu’à regret et la mort dans l’âme, je n’en doute pas. Ils y sont obligés par les nécessités mêmes du genre ; je l’entends bien ainsi. Apparemment, ils ne pouvaient s’en passer. Car le rire ne s’adresse pas aux instincts les plus nobles de l’homme, et ce ne sont pas ses facultés supérieures qu’il met en jeu. Ni la plaisanterie d’Aristophane, ni celle de Plaute, ni celle de Shakspeare n’étaient chastes, pas plus que celle des écrivains gaulois. De même, les moyens de provoquer le rire ne sont pas en nombre infini ; il en est dont l’effet est assuré : jeux de mots, calembours, à peu près, charges, parodies. Les humoristes ont jugé avec raison qu’ils ne les écarteraient pas sans dommage ; et, puisqu’ils voulaient se réserver le monopole de la gaieté, ils ont donc commencé par reprendre tous les procédés de la vieille gaieté française.

Ils en ont ajouté d’autres. C’est par là qu’ils sont intéressans. Et, par exemple, il peut être curieux de noter ceux qu’ils ont trouvés dans la défroque des dernières écoles littéraires. On sait combien ce pauvre