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Du moins on y échapperait, si le choix était toujours bien fait, s’il n’y entrait point d’autres considérations que le culte de la justice et l’intérêt du justiciable. Mais comment éviter qu’il y en entre d’autres ? Comment obtenir toujours de bons choix ? et comment exclure toujours la faveur ? Exclure la faveur ! on ne l’a jamais pu, depuis les temps où le juge n’était pour le chef rendant la justice qu’un conseiller sachant le droit, autrement dit du plus loin qu’il y ait eu des juges. Mais on le pourrait moins que jamais dans une démocratie toute parlementaire, où, le législatif étant devenu incontestablement le premier pouvoir de l’Etat, si c’est l’exécutif qui nomme, c’est le législatif — j’entends tel groupe, tel syndicat, telle coterie de membres du législatif — qui impose.

Et, phénomène curieux, qui se développe devant nous, mais que nous ne paraissons pas apercevoir : dans notre démocratie toute parlementaire, et par elle, et sur nous, aux approches de l’an 1900, il se forme ou il se reforme une féodalité. Je le dis sans nulle intention de paradoxe, et en donnant aux mots la plénitude historique de leur sens. Oui, dans tous les emplois publics, nos cinq cent mille fonctionnaires sont, aux degrés différens de l’échelle féodale, les vassaux de ces gros seigneurs de la démocratie parlementaire que sont nos 880 sénateurs et députés. Et cette féodalité, comme l’autre, se fonde par la commendatio, la « recommandation ; » — ce mot aussi, prenons-le dans son sens absolu. De nos jours, l’homme qui cherche une situation vient trouver un député ; il « se recommande » à lui, se remet « en ses mains », se fait « son homme ; » moyennant quoi, le député le protège et le nourrit, ce qui signifie qu’il le « case » et lui procure sa subsistance à même quelque budget d’État, départemental ou municipal. Mais l’homme, préfet, sous-préfet, percepteur, agent voyer, cantonnier, facteur, — ou juge, — lui doit le service ordinaire et le service extraordinaire, le service dans la paix, entre deux élections, et le service dans la guerre, en temps d’élection, pour lequel le seigneur parlementaire convoque le ban et l’arrière-ban. Et quand le vassal, fonctionnaire ou magistrat, a fidèlement accompli ces devoirs de paix et de guerre, comme le suzerain, qui lui a promis récompense, a sa parole à dégager, et comme le législatif est le maître, le gouvernement acquitte, à nos frais, la dette du député, des 580 députés (ou de ceux de la majorité tout au moins), et, s’il y a encore un exécutif, il « s’exécute » bien plus qu’il n’exécute.