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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/898

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boue avait été pétrie avec la rosée de l’amour. » Que répondre à un argument aussi littéraire, survenant à brûle-pourpoint par 12 000 pieds d’altitude et à 8 000 kilomètres de ma bibliothèque ? Je fais grâce de plus amples reproches, pour cette fois, au domestique assez lettré pour avoir su me servir cette citation à propos. Je me borne à lui faire observer doucement que celui qui a composé ce distique a été noyé dans l’Oxus, par ordre de son maître, le sultan Mohammed Kharezm-Chah.

Nous nous remettons en route vers l’Est. Par une nouvelle escalade insignifiante, nous arrivons dans une autre vallée, qui est celle d’un autre affluent du Kizil-Sou. Celui-là, qui vient du Nord-Est et que nous remontons, est entièrement gelé. Il fait froid. Le soleil brille. La glace, épaisse et dure, sur laquelle il nous faut marcher, et qui couvre d’un enduit raboteux et complet la surface de la petite rivière et celle des rochers de son lit, sonne comme du fer sous les pieds des chevaux, qui, reposés par leur halte, marchent d’un bon pas. Pendant deux heures, nous cheminons ainsi entre deux hautes murailles verticales de rochers calcaires, lisses et compacts, qui répercutent l’écho. Puis nous passons encore un col et nous retombons dans les grès rouges profondément ravinés.

Les ravins étroits au fond desquels nous marchons sont en somme des sortes de canons comme ceux de l’Amérique du Nord. Mais ils empruntent un caractère particulier à la nature géologique du sol. Les terrains appartiennent à l’étage que les géologues appellent triasique : ils sont formés tantôt, de grès rouges et tantôt d’argiles de même couleur, contenant du gypse. Les eaux, par leur ruissellement, y ont creusé des rainures étroites et capricieuses dont la largeur n’est parfois que de quelques pieds et dont la profondeur peut être de plusieurs centaines. C’est dans les grès surtout que les parois arrivent parfois à en être presque absolument verticales. Quand on s’est une fois fourvoyé dans une de ces rainures, il faut en suivre toutes les sinuosités, et Dieu sait où elles mènent ! Dans cette journée du 6 novembre, il nous arrive plusieurs fois, étant engagés dans un de ces couloirs, de nous y trouver nez à nez avec de longues files de chevaux chargés de thé, dont les conducteurs cherchent à faire la contrebande entre la Chine et le Ferganah. Il nous faut alors, bon gré, mal gré, nous réfugier sur des corniches, le passage au fond étant trop étroit pour deux.