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viande : ignorant que, ce soir-là, nous campions dans un lieu inhabité, j’ai négligé de m’en pourvoir à notre étape précédente. Nos amis de la veille, que nous avions invités, ne nous en ont pas laissé une miette. Nous faisons tant bien que mal un repas, que je trouve maigre, avec une sorte de soupe aux légumes, puis nous allons, Balientzky et moi, nous mettre à l’affût, à quelque distance dans le fourré. Nous choisissons le bord d’une clairière où les traces de sangliers sont nombreuses. Nous nous blottissons au fond d’un trou, en nous dissimulant avec des branchages, et nous attendons. Il fait un clair de lune superbe, qui rendrait le tir facile. Mais aucun animal ne se montre. Au bout de deux heures, nous commençons à être transis. Nous changeons de place ; nous nous postons chacun au pied d’un gros arbre. Deux heures se passent encore : il est minuit. Rien ne vient. Je m’en prends à Balientzky, lequel, toujours impassible, fume un perpétuel cigare. Je lui déclare que c’est l’odeur de son tabac qui éloigne les sangliers. Il jette son cigare avec regret, et, un quart d’heure après, sans observations, il va se coucher. Moi, je reste. Mais à deux heures du matin, je me décide à imiter mon compagnon. Je suis tellement gelé que je ne pourrais pas tirer si quelque animal se présentait. Mais cette éventualité n’a aucune chance de se réaliser. Et dire que c’est toujours comme cela ! Un autre jour, quand nous aurons déjà de la viande, nous tuerons du gibier en quantité considérable. Depuis un certain nombre d’années que je parcours trois continens en vivant souvent de ma chasse, je devrais bien savoir qu’on ne tue jamais rien les jours de famine, et qu’on ne voit jamais rien les nuits d’affût. Au moins, là-bas, au bord de la rivière, il y a du feu. Je vais m’y étendre sur un coin du carré de feutre. Mais c’est égal, la nuit est glaciale et le voisinage de la rivière rend le froid encore plus pénétrant. C’est là que je regrette et que j’apprécie les yourtes. Le thermomètre indique — 21°.

5 novembre 1890. — De grand matin, après un déjeuner composé de thé, de riz et d’un peu de graisse, nous sommes en route. Il commence à devenir urgent de tuer quelque chose ou de rencontrer quelqu’un.

Presque aussitôt après avoir quitté Yassi-Koutchouk, nous cessons de suivre la vallée du Kizil-Sou. J’aurais désiré très vivement, au point de vue géographique, pouvoir descendre d’un bout à l’autre le thalweg de ce fleuve, jusqu’à Kachgar, où il nous