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et purement grec. Les autres, lydien ou phrygien, d’origine barbare et d’importation plus récente, furent adoptés sans doute et devinrent même populaires. Ils eurent leur beauté, produisirent leurs chefs-d’œuvre, mais des chefs-d’œuvre moins accomplis, une beauté moins exquise. Ainsi dans l’ordre de la musique comme dans celui de l’architecture, l’idéal suprême était dorique ou dorien. Ainsi ce peuple heureux approchait d’autant plus de la perfection qu’il demeurait plus lui-même, et sa musique, gardienne des mœurs et de l’État, l’était également de la race et de la patrie.

Elle fut enfin l’interprète d’une âme ou d’une humanité qui ne ressemblait pas à la nôtre. Les divers et nombreux éthos des rythmes, des modes ou des instrumens, peuvent se ramener à deux principes généraux et contraires, qui se sont partagé la doctrine et les œuvres de la musique antique. L’un est le principe dionysiaque : principe de force, mais d’une force qui déborde au lieu de se contenir, qui nous trouble, nous enivre, et, loin de nous diriger, nous égare. Elle animait, cette force aveugle, les rythmes et les modes étrangers ou barbares. Elle inspirait les instrumens à vent, ces flûtes qu’aujourd’hui nous trouvons si douces, et qui paraissent avoir jeté les anciens dans la frénésie et le délire.

Mais la musique antique exerçait une autre influence ; un autre principe résidait en elle, opérait par elle, et ce principe, non seulement opposé, mais supérieur au premier, était la vertu d’Apollon. Elle s’exprimait suivant le mode dorien ; son instrument de prédilection était la lyre ou la cithare, et c’est justement à propos de la cithare que Westphal a tenté de la définir : « La musique citharodique est celle qui approche le plus de l’idéal des anciens ; là se trouvent le calme et la paix, la force et la majesté ; là, l’esprit est transporté dans les sereines régions où réside Apollon, le dieu pythique. Exprimer par les sons une vie réelle de l’âme, voilà ce que l’antiquité n’a jamais tenté. Ce mouvement tumultueux où la musique moderne entraîne notre fantaisie, cette peinture de luttes et d’efforts, cette image des forces opposées qui se disputent notre être, tout cela était absolument étranger à la conception hellénique. L’âme devait être transportée dans une sphère de contemplation idéale ; ainsi le voulait la musique. Mais, au lieu de lui présenter le spectacle de ses propres combats, elle voulait la conduire immédiatement à des hauteurs où elle trouvât